C’est toujours ça !
Et le commandant Hervieu donne lecture de l’acte d’accusation contre le lieutenant-colonel Picquart, intitulé « Rapport » par M. le commandant Ravary.
Il n’y est rien dit de bien neuf que le public ne connaisse déjà, sinon que ce fut la saisie, par le lieutenant-colonel Picquart, d’une lettre-télégramme, adressée à M. Esterhazy, signée C., et de provenance étrangère, qui éveilla son attention et détermina son enquête. La correspondance fut saisie, le bordereau fut examiné, comparé ; la conviction de M. Picquart se forma, inébranlable.
Mais il eut de l’initiative ; garda un mois par devers lui, pour ne tenter d’édifier ses chefs qu’après s’être édifié soi-même, le document initial par lui découvert ; osa dire, mis en disgrâce pour avoir cherché la vérité : « Ah ! ils ne veulent pas marcher là-haut ! On les y forcera bien ! »
Ce qui est un cas pendable...
Le rapport s’occupe aussi de la « Dame voilée » et des quatre entrevues, tantôt à l’Esplanade des Invalides, tantôt au Sacré-Cœur, tantôt à Montsouris, qu’elle eut avec le commandant Esterhazy — la Dame voilée, si distinguée, qui disait, lui remettant un document : « Servez-vous-en si LE TORCHON BRÛLE ! »
Et, après une courte suspension, l’audience reprend, par l’interrogatoire de l’accusé.
Ce qu’il dit ? Pas grand’chose : il nie tout ; raconte à nouveau l’aventure de la Dame voilée, cartes signées Speranza, rendez-vous mystérieux ; déclare qu’il est étranger au bordereau, qu’on a abusé du nom d’un officier pour se procurer de son écriture ; que les allégations du document ne peuvent se rapporter à lui ; affirme qu’il n’a pas changé sa « main » après publication du fac-similé du Matin.
Il soutient encore que, quoi qu’on ait prétends, l’idée de se tuer ne lui vint jamais ; s’exprime avec véhémence quant à ce qu’il appelle les « cambriolages » du lieutenant-colonel Picquart.
Mais, puisqu’il n’en savait pas la cause, n’était retenu par aucune considération professionnelle, accusait les domestiques, pourquoi lui, partisan de l’autorité, devant ces faits inexplicables, ne s’adressait-il pas, tout uniment, au commissaire de police ?...