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Maintenant, Zola est prêt à comparaître : acquitté, condamné, il suivra sa voie vers un but dont rien ne le saurait détourner. Il sait tout ce qui se dit et tout ce qui se complote ; quels rendez-vous ont été donnés, et quels individus on apostera. Non pas lui, mais Labori, établit le dossier des menaces.

Et, pour la première fois, en cour d’assises, n’ayant assisté à aucun des précédents procès, il se rencontrera avec madame Dreyfus, avec Mathieu Dreyfus, qu’il n’a jamais vus. Personne n’a intercédé auprès de lui, de ce côté ; et presque tous ceux auxquels il a eu affaire sont des Français de vieille race et des chrétiens de vieille roche.

Mais qu’importe tout cela ! Toute vérité gênante n’est point reconnue — et c’est ainsi que se créent les courants factices, sur la portée desquels les naïfs s’abusent.

Et, tandis que d’aucuns prient l’étranger « de se mêler de ses affaires », moi qui ai vu les protestations internationales en faveur du Canadien Riel, de la Russe Zasoulitch, du Cosaque Atchinof, des Espagnols de Montjuich, etc., etc., je songe à ce que l’Europe intellectuelle pense de celui-là qu’une partie de la France — oh ! bien petite ! — méconnaît.

Tolstoï, pour la Russie, approuve ; le Hollandais Domela Nieuwenhuis lui écrit : « L’accusation que vous venez de porter au nom de la justice violée vous signale comme un grand caractère » ; le Danois Bjœrnson lui écrit : « Combien je vous envie aujourd’hui ! Combien j’aurais voulu être à votre place, pour pouvoir rendre à la patrie et à l’humanité un service comme celui que vous venez de leur rendre ! »; l’Anglais Christie Murray applaudit ; l’Américain Mark Twain dit, dans New-York Herald : « Je suis pénétré pour lui du plus profond respect et d’une admiration qui ne connaît pas de bornes » ; l’Italien Carducci, le Victor Hugo de la péninsule, s’inscrit en tête de l’adresse portant six mille signatures ; les femmes de Hongrie « à l’immortel apôtre de la vérité » écrivent que sa lettre à la France « a trouvé un écho puissant dans le cœur de tous les peuples civilisés ».

Ici, certains réclament pour lui l’exil d’Aristide ou le cachot de Torquato Tasso !

Loin de les amener à résipiscence, cette levée lumineuse les exaspère. Ils en oublient les strophes célèbres d’un patriote qui fut ministre, et qui, cependant, écrivait:

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,
Qui bornent l’héritage entre l’humanité :
Les bornes des esprits sont leurs seules frontières,
Le monde, en s’éclairant, s’élève à l’unité.
Ma patrie est partout où rayonne la France,
Où son génie éclate aux regards éblouis !
Je suis concitoyen de tout homme qui pense :
« La vérité, c’est mon pays ! »

Ainsi concluait M. de Lamartine : ainsi peut-on conclure aujourd’hui. En escorte à l’Accusé, se présenteront, à la barre, les plus grands esprits du monde civilisé.