De cette cohue ; de ces six heures d’audience, dans une atmosphère de four à plâtre ; de tout l’appareil de la justice se déployant, aujourd’hui, en grande solennité ; de cette buée où les prunelles luisent comme feux dans le brouillard ; du spectacle des physionomies, des attitudes, des mimiques célèbres ou inconnues, émergeant, parce que proches, des limbes bleutées, des lointains confus ; de tout le décor, et ses accessoires, et son personnel, et ses personnages, deux visions me demeurent à jamais incrustées dans la mémoire.
C’est d’abord une poignée d’hommes, menus comme des fourmis, gravissant, dans une solitude encensée de clameurs diverses, l’énorme escalier de la place Dauphine. La clarté blanche, sur la pierre blanche, souligne de rayons les degrés. C’est une ascension dans la lumière...
En tête, le pas nerveux, mais les épaules lasses, un homme qui devance les autres vers le Capitole idéal où tout immondice sera le fumier dont fleurira plus tard sa gloire !
... Puis, le restant du jour, devant ce même homme — le coupable, le criminel, l’accusé ! — comme un vol de papillons bleus qui s’abat, en essaim de feuilles azurées, qui s’amoncèlent, s’éparpillent, tombent, couvertes et recouvertes encore, lui apportant le respect, l’estime, l’admiration des quatre coins du monde !
De l’étranger ? Hé ! oui. De France aussi. Mais beaucoup de nous autres, méprisables « intellectuels », avons l’audace de nous sentir infiniment plus compatriotes de Tolstoï, de Bjœrnson, de Nieuwenhuis, de Mœterlink, de Christie Murray, de Mark Twain, de Carducci, etc., que d’Eyraud ou de Marchandon... nés français.
Nous n’imaginons pas la Patrie sans Justice et sans Vérité. Dans le bagage légué par les âges distancés, nous entendons choisir : augmenter le patrimoine de Beauté et de Progrès ; rejeter loin les vieux errements, les traditions homicides, les vestiges de barbarie, les aveuglements imbéciles, les tortionnaires préjugés !
Ah ! nous sommes de vrais bandits !...
Ce sentiment est si vif que son impulsion dépasse, ici, le fond de l’affaire. Sur les mille signataires que voilà, pour une seule dépêche, combien d’indécis encore, quant à l’innocence de Dreyfus ? Sans doute plusieurs ; peut-être beaucoup.
Mais ce qui détermine les suffrages, ce qui les emporte dans un courant d’enthousiasme inouï, c’est, en la personne de Zola, riche, célèbre, et sacrifiant sa popularité, son repos, son bien, à sa croyance, la manifestation, devenue rarissime, de l’esprit d’initiative.
Hé ! quoi, un contemporain, un individu de notre époque veule et ménageuse a osé cela ! Et lequel !