IV. Faire passer son armée à travers des lieux occupés par l'ennemi.
1 Pendant que le consul Emilius Paullus conduisait son armée en Lucanie, par un chemin resserré le long du rivage, la flotte des Tarentins, qui s'était mise en embuscade, lui lançait des flèches empoisonnées: il couvrit le flanc de sa troupe avec des prisonniers, et l'ennemi, craignant de les atteindre, cessa de tirer.
2 Agésilas, roi de Lacédémone, revenant de Phrygie chargé de butin, et poursuivi par les ennemis, qui le harcelaient partout où le terrain leur donnait l'avantage, étendit de chaque côté de ses troupes une file de prisonniers; et les ennemis, en épargnant ceux-ci, donnèrent aux Lacédémoniens le temps de s'éloigner.
3 Le même roi, ayant à franchir un défilé qu'il trouva occupé par les Thébains, changea de route, et feignit de se diriger sur Thèbes. Les ennemis, effrayés, étant accourus à la défense de leur ville, Agésilas reprit le chemin qu'il avait d'abord résolu de suivre, et passa le défilé sans obstacle.
4 Nicostrate, général des Étoliens, marchant contre les Épirotes, et ne pouvant entrer sur leur territoire que par deux passages étroits, se présenta comme dans l'intention d'en forcer un. Tous les Épirotes étant accourus pour le défendre, il laissa sur ce point un détachement, pour faire croire que toute son armée y était arrêtée; et il alla lui-même, avec le reste de ses troupes, passer par l'autre défilé, où il n'était point attendu.
5 Le Perse Autophradate, conduisant son armée en Pisidie, et trouvant un défilé gardé par les troupes de ce pays, feignit de craindre la difficulté du passage, et commença à faire retraite. Les Pisidiens s'étant fiés à cette manoeuvre, il envoya pendant la nuit une troupe d'élite pour s'emparer du lieu, et le lendemain il y fit passer toute son armée.
6 Philippe, roi de Macédoine[28], se dirigeant vers la Grèce, et apprenant que les Thermopyles étaient occupées par les Étoliens, retint leurs députés, qui étaient venus pour traiter de la paix; puis, marchant lui-même à grandes journées vers les Thermopyles, dont les gardiens, en pleine sécurité, attendaient le retour de leur ambassade, il franchit inopinément le défilé.
7 Iphicrate, commandant l'armée athénienne contre le Lacédémonien Anaxibius, près d'Abydos, sur l'Hellespont, avait à traverser avec son armée des lieux occupés par des postes ennemis. Le passage était, d'un côté, bordé de montagnes escarpées, et de l'autre, baigné par la mer. Il s'arrêta quelque temps; et, profitant d'un jour où il faisait plus froid qu'à l'ordinaire, ce qui inspirait moins de méfiance à l'ennemi, il prit les soldats les plus, robustes, les échauffa on les faisant frotter d'huile et en leur donnant du vin, et leur ordonna de suivre l'extrémité même du rivage, en passant à la nage les endroits impraticables. Au moyen de cette ruse, il fondit à l'improviste, et par derrière, sur les troupes qui gardaient ce défilé.
8 Cn. Pompée, ne pouvant traverser un fleuve dont l'autre rive était gardée par l'ennemi, faisait continuellement sortir ses troupes du camp, et les y ramenait; quand il eut par là persuadé aux ennemis qu'ils n'avaient aucun mouvement à faire à l'approche des Romains, il s'élança tout à coup vers le fleuve et le traversa.
9 Alexandre le Grand, arrêté par Porus, qui lui disputait le passage de l'Hydaspe[29], donna l'ordre à une partie de ses troupes de se porter sans cesse vers le fleuve; et lorsqu'il eut réussi, par cette manoeuvre, à fixer les craintes de Porus sur ce point de la rive opposée, il fit subitement passer son armée plus haut.