Pourquoi, quand je suis en compagnie d'un homme, ai-je besoin de cueillir son âme en toute limpidité?
Noeud de tourment obscur, un somnambulique ennui sans signification et dans les paroles que j'entends, fatiguées, et elles ne m'enseignent rien. Mais, dans le regard de qui me parle, si un peu de ce regard s'arrête sur moi, l'étonnement se répand, intensément...
Yeux virils, lacs troublés, noirs ou bleus ou d'or, troublés si je les regarde fixement, lacs blêmes, avec la sérénité des miens.
Il leur manque à tous une petite chose qui est peut-être le secret de ma force: la simplicité. Je pense ainsi. La valeur de la vie leur échappe. Ils ont une âpre soif d'oubli, ils n'ont pas la volonté d'exister, d'éteindre l'existence contre leur poitrine pour lui communiquer leur propre ardeur. Y a-t-il de la chaleur dans vos coeurs comme dans le mien?
"Rina--m'écrit Félix--j'ai peur."
"Défends-toi", lui réponds-je, et le soleil semble m'entendre, passant sur les grandes places entre les fontaines et les maisons: et les passants font autour de moi un halo.--"Aie l'orgueil de m'aimer mieux qu'aucun autre." Je me redis à moi-même les paroles que je lui envoie comme pour en chercher le sens le plus vrai.
Espaces d'or.
Et un jour, je cueille un accent singulier dans la voix d'un ami, d'une des rares personnes qui ont respecté ce que j'ai fait, sans porter de jugement. Il est à mon côté, dans la rue, il me regarde, murmurant: "Une femme, une femme libre." Petit de taille, il a dans sa personne quelque chose d'une plante qui se raccrocherait à une roche. Il continue à parler; il y a comme une craintive espérance dans sa voix, un peu rauque. "Qui sait si en quelque manière nos routes ne se croiseront pas?" Il répète: "Étrange, étrange!" Comme un visage peut rapidement changer de couleur plus qu'aucun pays de rêve sous les cieux ou sur les mers! Et qu'est-ce en moi que cette inattendue nécessité de courage? Courage pour l'imminence du destin, pour ce que tu ne sais pas, Rina, mais qui est décrété? Et celui-là qui te connait si peu affirme que tu es libre.
Pourquoi Félix n'est-il pas ici, maintenant qu'enfin il m'aime? Pourquoi ne me possède-t-il pas davantage? Lui qui a peur, lit-il dans son âme? Qu'y voit-il, au delà de toute angoisse?
Je l'appelle, je le secoue. "Dis-moi une fois, toi, la parole sûre, la sentence sereine. Tu le peux, c'est pour cela que je te le demande. La balance doit s'équilibrer, tu dois me restituer d'un seul coup toute la substance de volonté et de fermeté que je t'ai donné peu à peu..."