Torses d´athlètes harmonieux, formes vivantes, sacrées comme des bronzes immortels.
Sous les habits du gentilhomme ou sous les loques du mendiant, magnificence tacite.
Tel que je caresse--durant une heure, durant mille, durant un temps innombrable--comprend-il que j´apporte à cet acte le même coeur illuminé qu´en mes plus solitaires contemplations? Il y a des plages ou personne avant moi ne s´est arrêté pour élever son hymne, et il y a ce corps parfait d´Adam dont la valeur me conquiert vraiment moi seule, par sa sûre correspondance avec l´âme qui y habite, dans l´oeuvre, dans le sommeil, dans l´attente, ce riche corps si fort, si fervent, si chaud, touffe d´herbes odorantes, architecture de noblesse essentielle, Adam, Adam, baiser solaire!
Toute, je me sens fleur, plongée dans la luxuriante nature. Durant une heure, durant mille, durant un temps innombrable...
Puissance divine de joie sous le ciel, divine splendeur des motifs de joie!
Prodigieuse balance, si la mémoire est honnête!
Ce que superbement j´atteste.
Par toutes les choses horribles que j´ai vues et sues, moi qui ai payé pour tant de femmes, moi sur qui l´homme s´est vengé de tant de femmes. Par les meurtrissures que le dément laissa sur mes membres blancs, que je regardais stupéfaite, et il éclatait d´un rire strident et sinistre et lançait des injures et des crachats. Par les roses qui furent déchirées avec mépris sur le bord de ma robe. Moi qui étais la vie et qui ai su jusqu´où va l'homme quand il hait la vie.
Prodigieuse balance, si la mémoire est honnête.
Je sortis un jour d´une prison où, à travers les barreaux, un visage accablé de malheur m´invoquait, souverain visage qui me demandait pardon, cher, ah! si cher visage retrouvé et pour toujours reperdu! Ma solitude me parut plus horrible que cette prison même où l'on gémissait et où au moins il y avait la compagnie de quelque geôlier. L´air transparent, le beau septembre, la gloire candide d´une montagne à l´horizon, et moi sur la place, sous le bruissement des platanes, au bout de la petite ville inconnue, moi avec personne, libre de mourir, libre de vivre, dans le vent, le vent bon sur mes cils encore humides. Était-ce l´aboutissement de toute mon existence ou le sceau venu à l´improviste ? Il n´était pas en mon pouvoir de le refuser. De l´invisible, en un temps reculé, une voix m´avait bien dit: "Souviens-toi que tu as écouté ta loi." Oui. Effrayante autour de ma tête, l'immensité de l'air peuplée de mots que seule j´entends. Pourtant, ainsi jetée hors de l'humanité, si l'humanité est un bien et un secours tangible, ma déroute eut l'éclatant aspect de la paix. (J'ai vu une seule fois, dans un pli profond autour de la bouche d'une grande morte, quelque chose d'aussi riche et d'aussi étrange.) Et la montagne à l'horizon fut inondée de rose, parce que c'était l'heure du couchant; le vent suspendu, le jour sans avenir oscilla en solitude pendant je ne sais quelle longue heure encore. Derrière moi, le môle de la forteresse, le signe de ce qui se tente ici-bas en fait de méchanceté et ne s'accomplit jamais réellement. Le frère condamné se recueillait certes en une irréelle suavité, comme baisant encore mes mains à travers les barreaux. La nuit descendait sur lui consolé, même si ce devait être la dernière de son expiation. Et je sus ce que ne sait pas celui qui se suicide. La calme noyade des étoiles filantes dans les nuits d'été peut seule en donner l'idée. Elles raient le firmament, sur leur mol sillon s'élance de la terre le désir d'infinies constellations d'yeux, le désir, le voeu... Rien de plus vivant.