TRANSFIGURATION
C´est moi, oui. Je veux que nous parlions un peu. Il faut que je parle et que tu m´écoutes. Je te tutoie, oui. Depuis tant de semaines, je te parle mentalement ainsi. N´en fais-tu pas autant, toi-même ?
Là-bas, tu as pleuré, à cause de moi. J´ai su tout. Essayons d´avoir du courage, essayons de parler. Dis, veux-tu ? Te souviens-tu de mon visage, de mes yeux? Un jour, tu m´as dit qu´en me regardant tu te sentais devenir si sereine. A présent, tu trembles, et je suis pâle comme tu ne m´as jamais vue. Mais sens-tu que je suis forte et que je veux que tu le sois aussi? Il faut que je t´écrive, et tu me liras, doucement. Doucement, parce que tu souffriras, comme je souffre. Mais je n´ai pas peur, et pourquoi aurais-tu peur, toi ? Je sais ce que je fais. J´ai beaucoup hésité, mais, maintenant, je suis sûre de mon coeur. Et mes yeux n´ont pas changé depuis que nous ne nous sommes plus revues; ils sont comme tu te les rappelles. Écoute-moi. Prends ces pages et va les lire dans ta chambre, ou dehors, dans les champs; mais que les petites ne viennent pas te chercher, ni personne. Nous devons être seules. Seules: et ton âme veut être brave autant que mon âme, et la mienne croit que la tienne est son égale, et te parle, de soeur à soeur.
Il y a déjà un mois que tu as pleuré à cause de moi. Je l´ai su quelques jours plus tard. Ton mari ne m´a pas écrit tout de suite, et puis sa lettre a mis une semaine à arriver jusqu´ici. Il m´a dit encore que tu étais déjà sur le point de te calmer, qu´il avait réussi à te rassurer. Depuis, il ne m´a plus rien écrit à ton sujet mais il m´a écrit seulement, une fois encore, me parlant de lui, de sa douleur et de la mienne, que moi aussi je lui ai dite.
Parce que, lui et moi, nous souffrons; et c´est cela avant tout qu´il faut que tu saches, et il faut que tu le saches de moi, car lui ne peut te le dire. A moi, oui, il peut dire sa douleur. Avec toi, il n'ose pas. Il ne peut supporter que tu pleures, cela lui fait trop de mal. Et il souffre en silence et te ment, pour que tu ne pleures pas.
Ne tremble pas, regarde-moi encore dans les yeux, reste là, tranquille. Ici nous sommes toi et moi, et il te semble que ton coeur se déchire, je le sais, mais le mien aussi, écoute, et pourtant je te parle de tout près, tout près, et si tu me regardes, oublie ton coeur pour le mien, de même que j'ai compassion de toi plus que moi... Souffrons l'une près de l'autre, voilà, ne fuyons pas. Nous sommes deux femmes. Je suis ton aînée de plus de dix ans, je suis aussi un peu l'aînée de ton mari, et toute ma vie a été une vie de douleur, tu le sais. Il n'importe que tu ne puisses imaginer quelle somme de douleur a passé en moi depuis que je vis. Tu sais que j'ai souffert bien plus que toi, et que pourtant je suis encore forte et que j'ai un regard qui donne du courage et en même temps de la douceur aux femmes plus jeunes que moi. Cela doit suffire pour que tu ne fuies pas, maintenant. Ce sont les hommes qui ont peur des larmes, qui croient les femmes incapables de supporter la vérité qui fait souffrir. Et moi aussi, j'avais d'abord pensé à toi comme à une pauvre enfant avec qui ont doit se taire, qui doit être épargnée à tout prix, même au prix du mensonge.
Ton mari t'aime. Si je te le dis, moi, après t'avoir déjà dit que je veux que tu sois capable de savoir toute la vérité, tu peux me croire. Il t'aime, tu lui es chère comme te sont chères tes deux fillettes; vois, que te puis-je dire de plus? J'ai su la mesure de son amour pour toi la première fois que je vous ai vus l'un près de l'autre, précisément comme on ne se trompe pas quand on voit une mère sourire à son enfant. Mais nous n'avons pas beaucoup parlé de toi ensemble. Il m'a dit qu'il t'aimait toujours de la même manière. Et même le dernier jour que nous avons été ensemble, lui et moi.
Et il te l'a répété aussi à toi, quand tu as tant pleuré à cause de cette lettre de moi qu'il n'a pas voulu te laisser lire, qu'il a déchirée plutôt que de te la donner, cette lettre qui t'a planté au coeur le soupçon que lui et moi nous nous aimions, ou au moins commencions à nous aimer, à nous parler de loin plus que comme de simples amis. Que pouvait-il te dire pour te rassurer, sinon qu'il t'aime, et te le faire entendre avec tout l'élan de sa compassion et de sa peine? Compassion pour toi et pour nous, peine pour ta douleur de ce jour et de cette nuit, et pour sa douleur et la mienne de qui sait combien de temps. Mais il te parlait seulement de toi, de ce que tu as été pour lui et pourrais être encore. Et tu l'écoutais, avec avidité, en pleurant toujours moins violemment, pour enfin te reposer sur son coeur, n'est-il pas vrai? Oh! il ne m'a pas raconté cela, sois tranquille: mais je le sais. Il m'a écrit que tu as souffert et qu'il a eu tant de compassion de toi...
Et il m'a écrit...
Attends. Tu vois bien que moi aussi, je dois me faire forte, qu'à moi aussi, l'émotion serre la gorge. Tu ne savais pas que j'aime tant ton mari, n'est-ce pas? Et à présent, tu me regardes avec terreur, parce que tu comprends, tu commences à comprendre un peu... Oui, je vais mal, je ne sais si je ne vais pas plus mal que toi... Mais je puis parler tout de même, je ne pleure pas à présent, et toi, n'est-il pas vrai que tu te sens déjà une autre femme, comme si des années avaient passé sur toi en peu de minutes, et ne me dis-tu pas de continuer; que, malgré ta terreur, tu te sens capable maintenant de savoir tout, et comprends-tu qu'on ne meurt pas de douleur, à présent que tu me vois? Et tu es jalouse, non de mon amour, mais de ma douleur, en ce moment... Tu ne voudrais pas que je souffrisse tant à cause de lui, et plus encore que tu n'as souffert toi, tu le sens.