O mon enfant, mais de ce sombre rêve, tu étais pourtant sorti, vivante réalité de chair, mon enfant, passion profonde de mon sang...
Pourquoi t'ont-ils arraché de moi?
Tu étais à moi, tu étais avec mon âme la seule chose vivante de ma sombre jeunesse; je t'avais fait grandir comme je grandissais moi-même, non pour ce jour-là, mais pour d'autres qui devaient venir... Mon enfant, et j'ai pu sauver mon âme de ce cauchemar, et toi, je n'ai pas pu te sauver! Ils ne t'ont pas rendu à moi, bien que je te réclamasse en hurlant... Ils n'ont pas voulu, tu es resté loin de moi, loin de moi. Resté pour toujours le petit qui avait déjà presque sept ans. J'ai essayé, ma créature, j'ai essayé de te deviner autre, d'imaginer comment pouvaient être tes yeux quand tu avais huit ans, quand tu avais dix ans et douze ans... Je cherchais à me représenter ta taille, mois par mois, et ton sourire et tes cheveux... Mais ta voix, mon fils, je ne la pouvais savoir! Tu venais dans mon sommeil, rêve d'un rêve. Et rien d'autre, plus jamais.
Une seconde destinée.
Route montante, parcourue tant de fois ce printemps-là, blanche sous le soleil, sans un bruit sous les étoiles, et je cheminais seule, je descendais à la ville, je remontais à la maison près de la pinède, et je me parlais à moi-même pendant toute une bonne heure.
Moi seule pour me répondre.
Seule avec quelque chose de ferme et de rude, mais que je ne savais pas, qui restait sans représentation, sans aucun rapport avec l'immensité et la majesté environnantes. J'allais. Brûlant de certitude, brûlant de volonté. Parfois, le gazon vert semblait m'inciter à me jeter à plat ventre en sanglotant, et je ne cédais pas.
Printemps lointain et sacré! Je le revis de temps en temps dans mon coeur avec un étonnement toujours plus profond, mais je ne peux prendre par la main la jeune pensive que j'étais alors et la montrer dans son miracle.
Quelle était véritablement ma nouvelle destinée? Qu'attendais-je de ma résistance?
Mais je ne me demandais pas cela. Je m'étais soustraite à une existence vile, je m'étais libérée saignante après un combat qui avait duré dix ans en moi. Pour moi, oui. Pour apporter plus tard à mon fils une conscience sauve, oui. Mais déjà il me semblait que j'allais par le monde comme une innomée: une femme entre tant de femmes, un créature humaine dans le grand flot de l'humanité. J'avais voulu être moi, non pour me distinguer, mais pour me sentir digne de me confondre dans le tout: non en croyant orgueilleusement en moi, mais pour pouvoir croire en la vie.