D’autres fois il disait : « Je me prépare à la mort, mais je me serais résigné plus volontiers à une condition : rentrer ne fût-ce qu’un instant sous le toit paternel, embrasser les genoux de mon père, entendre une parole de bénédiction, et mourir ! »
Il soupirait et ajoutait : « Si ce calice ne peut être éloigné de moi, ô mon Dieu ! que ta volonté soit faite ! »
Et, le dernier matin de sa vie, il dit encore, en baisant un crucifix que Kral lui présentait :
« Toi qui étais d’une origine divine, tu eus cependant horreur de la mort, et tu disais : Si possibile est, transeat a me calyx iste ! Pardonne si je le dis, moi aussi. Mais je répète aussi ces autres paroles de toi : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu ! »
CHAPITRE LXXVII
Après la mort d’Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je croyais rejoindre bientôt l’ami qui venait de s’éteindre, et je le désirais. Toutefois, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli ?
Plus d’une fois, pendant qu’assis sur sa paillasse, il lisait ou faisait des vers, ou peut-être feignait, comme moi, de se distraire par de semblables études et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec douleur et je pensais : « Combien ta vie ne sera-t-elle pas plus triste, quand le souffle de la mort m’aura touché, quand tu me verras emporter hors de cette chambre ; quand, regardant le cimetière, tu diras : « Silvio aussi est là ! » Et je m’attendrissais sur ce pauvre survivant, et je faisais des vœux pour qu’on lui donnât un autre compagnon capable de l’apprécier comme je l’appréciais, — ou bien pour que le Seigneur prolongeât mon martyre, et me laissât le doux office d’adoucir celui de cet infortuné en le partageant.
Je ne note pas combien de fois je vis disparaître et revenir ma maladie. L’assistance que, dans toutes ces circonstances, m’apportait Maroncelli, était celle du plus tendre frère. Il comprenait quand il ne fallait pas que je parlasse, et alors il gardait le silence ; il comprenait quand ses paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets conformes à ma disposition d’esprit, tantôt en favorisant cette disposition, tantôt en essayant peu à peu d’en changer le cours. D’esprits plus nobles que le sien, je n’en avais jamais connu ; de pareils, je n’en ai connu que bien peu. Un grand amour pour la justice, une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans les secours de la Providence, un sentiment très vif du beau dans tous les arts, une imagination riche en poésie, tous les plus aimables dons de l’esprit et du cœur, s’unissaient pour me le rendre cher.
Je n’oubliais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais sur sa mort ; mais mon cœur se réjouissait souvent en pensant que cet être bien cher, libre de tous maux et au sein de la Divinité, devait aussi compter parmi ses joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui.
Il me semblait qu’au fond de l’âme une voix m’assurait qu’Oroboni n’était plus dans un lieu d’expiation ; néanmoins je priais toujours pour lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu’il priait pour moi ; et ces rêves, j’aimais à me persuader qu’ils n’étaient pas accidentels, mais bien de véritables manifestations de lui-même, permises par Dieu pour me consoler. Il serait ridicule à moi de m’appesantir sur la vivacité de ces rêves, et sur la suavité qu’ils me laissaient réellement, pendant des journées entières.