Le 13 novembre 1820 il fut conduit à Sainte-Marguerite. Puis, de là, il fut transféré à Venise, sous les Plombs, et y demeura pendant tout le temps que dura l’instruction de son procès. Après deux années et demie d’alternatives cruelles, il fut enfin condamné à la peine de mort, laquelle fut commuée en celle de quinze années de carcere duro. Au commencement de l’année 1822, il fut conduit au Spielberg, forteresse située près de la ville de Brünn, en Moravie, et où étaient détenus une grande partie des patriotes italiens condamnés pour politique. Il ne devait en sortir que huit ans après, le 1er août 1830.
C’est l’histoire de ces dix ans de captivité que Silvio a racontée dans son livre intitulé : Mes Prisons.
Libre, Silvio revint à Turin, où il s’occupa exclusivement de littérature. Bien qu’il eût renoncé absolument à la politique, il eut encore à lutter contre la censure qui voulait voir dans ses pièces des allusions constantes aux événements du jour.
En 1832, Silvio Pellico alla à Paris, où il reçut de tout le monde l’accueil le plus sympathique. On assure même que la reine Marie-Amélie lui offrit un emploi à la cour, mais qu’il refusa. Cela paraît peu probable. Si la reine avait eu réellement cette intention, elle n’aurait pu y donner suite qu’avec l’assentiment de son mari, et jamais Louis-Philippe, dont la prudence était proverbiale, n’aurait permis une manifestation que l’Autriche aurait été en droit de qualifier d’hostile. Le sentimentalisme n’était pas la vertu dominante du vieux monarque.
La vérité, c’est que Silvio, après un assez court séjour en France, retourna en Piémont. Il alla habiter le château de Camerano près d’Asti. C’est là qu’il composa, ou tout au moins qu’il acheva et mit au point Mes Prisons, qui parurent en 1833[4]. Malgré le succès éclatant du livre, Silvio vécut très retiré, opposant un refus absolu à tous ceux, et ils étaient nombreux, qui cherchaient à l’entraîner dans les luttes politiques. Il avait surtout fort à faire pour repousser les offres des jeunes gens que l’exemple de la révolution de 1830 avait exaltés, et qui lui demandaient de se mettre à leur tête, ou tout au moins d’être leur conseiller. Rien ne put le fléchir. Il se renferma plus que jamais dans sa solitude, et partageait son temps entre Asti et Turin, où le marquis Barolo l’avait nommé son bibliothécaire. Lorsqu’il mourut, en 1854, il était sinon oublié, du moins tout à fait inconnu de la génération nouvelle à qui il allait être donné d’arracher enfin la malheureuse Italie à la domination de ses maîtres étrangers, et d’en faire une nation libre et indépendante.
[4] L’immense succès de Mes Prisons fit éclore, tant en France qu’à l’étranger, de nombreuses imitations. Parmi celles qui eurent le plus de retentissement, il faut citer Picciola, de Saintine, dont la vogue balança celle de l’œuvre de Silvio Pellico. Ce roman fut aussi traduit dans toutes les langues, et eut l’honneur d’être, à maintes reprises, interprété par le crayon de nos plus célèbres artistes. Mais, en dépit de ses éditions multiples, Picciola est aujourd’hui à peu près oubliée. Le temps a fait justice du pastiche froid et maniéré, pour laisser toute sa vigueur et tout son charme au récit simple, ému et vrai où le prisonnier du Spielberg nous retrace ses souffrances.
F. R.
Mais il n’en était pas de même de son œuvre. Mes Prisons sont un de ces livres définitivement adoptés par la postérité, comme le Vicaire de Wakefield, Paul et Virginie, qui ont été traduits dans toutes les langues, sont devenus comme un patrimoine commun à l’humanité tout entière, et qui seront éternellement lus tant qu’il y aura des natures sachant s’émouvoir à des récits pathétiques, c’est-à-dire toujours. Mais ce qui constitue pour l’œuvre de Silvio Pellico une incontestable supériorité sur les autres chefs-d’œuvre, c’est qu’elle n’est pas une fiction plus ou moins bien trouvée, plus ou moins bien rendue. Elle a été vécue. Ce ne sont pas des aventures, des souffrances imaginaires que l’écrivain présente au public ; ce sont des souffrances réelles, les siennes. Son livre n’est pas un roman, c’est une histoire ; histoire lamentable, mais qui est aussi une leçon. Elle nous apprend que les tortures ne sont pas un moyen suffisant pour terrifier les nations, ou du moins pour les empêcher d’accomplir leurs destinées. Les cachots du Spielberg ont bien pu dévorer les patriotes italiens ; ils n’ont pu faire que l’Autriche n’ait pas été obligée de rendre à heure dite et la Lombardie et la Vénétie. Alors à quoi bon les cruautés déployées ? Et cela doit encore être un espoir. De nos jours, un autre État européen, se basant sur la force qui prime le droit, détient et opprime une province qui ne veut pas de lui. Il arrivera de cette situation ce qui est arrivé pour la Lombardie et la Vénétie, qui sont revenues à leur ancienne patrie.
Quelles que soient donc les critiques plus ou moins justes qu’on puisse lui adresser au point de vue de la mansuétude étrange qu’il témoigne envers les bourreaux de son pays, le livre de Silvio Pellico aura été pour une bonne part dans ce résultat. Et qui sait ! Peut-être l’auteur, qu’il l’ait voulu ou non, que ce soit de sa part habileté ou faiblesse, a-t-il été bien inspiré en bannissant de son livre toute récrimination politique ! Il y a intéressé tout le monde ; il a ému tous les cœurs généreux à quelque parti qu’ils appartinssent, et son action n’en a été que plus forte, ayant opéré sur un champ plus vaste. S’il eût transformé son œuvre en pamphlet, il aurait contenté sans doute une certaine portion de ses lecteurs, mais la masse n’aurait pas été remuée.
Au contraire, tous, femmes, enfants, hommes faits, vieillards, dans quelque condition sociale que la vie les ait jetés, de quelque nationalité qu’ils dépendent, ont lu et dévoré le récit de Silvio Pellico, ont plaint ses malheurs immérités, ont maudit ses bourreaux. Tous ont été séduits par le style touchant de cette œuvre sincère, qui, nous le répétons, a pris sa grande place parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.