Beaucoup en ont abusé ; beaucoup ont voulu en faire un code d’injustice, une sanction à leurs passions scélérates. C’est vrai ; mais nous en sommes toujours là : on peut abuser de tout ; et quand donc jamais l’abus d’une chose excellente devra-t-il faire dire qu’elle est mauvaise en soi ?

Jésus-Christ l’a déclaré : toute la loi et les prophètes, toute cette collection de livres sacrés, se réduit au précepte d’aimer Dieu et les hommes. Et de telles Écritures ne seraient pas la vérité adaptée à tous les siècles ? Elles ne seraient pas la parole toujours vivante de l’Esprit-Saint ?

Ces réflexions s’étant réveillées en moi, je renouvelai mon projet de ramener à la religion toutes mes pensées sur les choses humaines, toutes mes opinions sur les progrès de la civilisation, ma philanthropie, mon amour de la patrie, toutes les affections de mon âme.

Le peu de jours que j’avais passés dans le cynisme m’avaient fortement contaminé. J’en ressentis longtemps les effets, et je dus combattre pour les vaincre. Chaque fois que l’homme cède un instant à la tentation d’avilir son intelligence, de regarder les œuvres de Dieu avec la loupe infernale de la raillerie, de se priver du bienfaisant exercice de la prière, le ravage qu’il opère dans sa propre raison le dispose à retomber facilement. Pendant plusieurs semaines je fus assailli, presque chaque jour, par de violentes pensées d’incrédulité ; je tournai toute la puissance de mon esprit à les repousser.

CHAPITRE XXVI

Quand ces combats eurent cessé, et qu’il me sembla être affermi de nouveau dans l’habitude d’honorer Dieu en toutes mes volontés, je goûtai pendant quelque temps une très douce paix. Les interrogatoires auxquels la commission me soumettait tous les deux ou trois jours, quelque douloureux qu’ils fussent, ne me jetaient plus dans une cruelle inquiétude. J’avais soin, dans cette position ardue, de ne pas manquer à mes devoirs d’honneur et d’amitié, et puis je disais : Que Dieu fasse le reste !

Je me reprenais à être exact dans la pratique de prévoir chaque jour toute surprise, toute émotion, toute disgrâce possible ; et un tel exercice me profitait de nouveau beaucoup.

Pendant ce temps, ma solitude vint à augmenter. Les deux fils du geôlier, qui auparavant me faisaient parfois un peu de compagnie, furent mis à l’école, et, ne restant depuis que fort peu à la maison, ne vinrent plus me voir. La mère et la sœur, qui, lorsque les enfants étaient là, s’arrêtaient souvent aussi pour causer avec moi, ne paraissaient plus maintenant que pour me porter le café, puis elles me laissaient. Pour la mère, je m’en affligeais peu, parce qu’elle ne montrait pas une âme compatissante. Mais la fille, bien qu’assez laide, avait une certaine suavité de regard et de parole qui n’était pas sans prix pour moi. Quand elle m’apportait le café et me disait : « C’est moi qui l’ai fait », il me paraissait toujours excellent. Quand elle disait : « C’est maman qui l’a fait », c’était de l’eau chaude.

Voyant si rarement des créatures humaines, je portai mon attention sur quelques fourmis qui venaient sur ma fenêtre ; je les nourris somptueusement, et elles allèrent chercher une armée de compagnes, de sorte que la fenêtre fut remplie de ces petites bêtes. J’appliquai également mes soins à une belle araignée qui tapissait un de mes murs. Je la nourris avec des mouches et des moustiques, et elle devint si familière, qu’elle venait sur mon lit et sur ma main prendre sa proie de mes doigts.

Si ces insectes eussent été les seuls à me visiter ! Nous étions encore au printemps, et déjà les moustiques se multipliaient, je puis littéralement dire, de façon à m’épouvanter. L’hiver avait été d’une extrême douceur, et, après quelques vents de mars, la chaleur survint tout à coup. C’est chose impossible à dire à quel point s’échauffait l’air du bouge que j’habitais. Situé en plein midi, sous un toit de plomb, et avec la fenêtre donnant sur le toit de Saint-Marc, également de plomb, dont la réverbération était terrible, je suffoquais. Je n’avais jamais eu l’idée d’une chaleur si accablante. A un pareil supplice, s’ajoutaient une multitude de moustiques ; j’avais beau me secouer et en détruire, j’en étais couvert. Le lit, la table, la chaise, le sol, les murs, la voûte, tout en était couvert, et l’air en contenait une quantité infinie, qui allaient et venaient sans cesse par la fenêtre, et faisaient un bourdonnement infernal. Les piqûres de ces animaux sont douloureuses, et quand on en reçoit du matin au soir et du soir au matin, et qu’on doit avoir la perpétuelle préoccupation de chercher à en diminuer le nombre, on souffre véritablement beaucoup et de corps et d’esprit.