Et elle commençait en effet à me parler de ses petits intérêts de famille, de la rudesse de sa mère, de la bonhomie de son père, des enfantillages de ses frères. Et ses récits étaient pleins de simplicité et de grâce. Mais, sans s’en apercevoir, elle retombait ensuite toujours sur son thème de prédilection, son malheureux amour.

Je ne voulais pas cesser d’être bourru, et j’espérais qu’elle s’en fâcherait. Mais, soit inadvertance ou artifice, elle n’avait pas l’air de comprendre, et il fallait que je finisse par me rasséréner, par sourire, m’attendrir, et la remercier de sa douce patience avec moi.

Je renonçai à l’ingrate pensée de chercher à l’indisposer, et peu à peu mes craintes se calmèrent. En vérité, je n’en étais pas épris. J’examinai longtemps mes scrupules ; j’écrivis mes réflexions sur ce sujet, et j’éprouvais du plaisir à les développer.

L’homme s’effraye parfois de terreurs qui ne sont pas fondées. Afin de ne pas les craindre, il faut les considérer avec plus d’attention et de plus près.

Et puis était-ce un crime, si je désirais ses visites avec une tendre inquiétude, si j’en appréciais la douceur, si je me plaisais à être plaint par elle et à lui rendre pitié pour pitié, puisque les pensées que nous avions l’un sur l’autre étaient pures comme les plus pures pensées de l’enfance, puisque même ses serrements de main et ses plus affectueux regards, tout en me troublant, me remplissaient d’un respect salutaire ?

Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait éprouvée, l’infortunée jeta ses bras autour de mon cou, et me couvrit le visage de ses larmes. Dans cet embrassement, il n’y avait pas la moindre idée profane. Une fille ne peut embrasser son père avec plus de respect.

Pourtant, l’incident passé, mon imagination en resta trop frappée. Cet embrassement revenait souvent à mon esprit, et alors je ne pouvais plus penser à autre chose.

Une autre fois qu’elle s’abandonna à un semblable élan de confiance filiale, je me dégageai promptement de ses bras chéris, sans la presser sur moi, sans l’embrasser, et je lui dis en balbutiant :

« Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez jamais ; ce n’est pas bien. »

Elle fixa ses yeux sur mon visage, les baissa et rougit ; et ce fut certainement la première fois qu’elle lut dans mon âme la possibilité de quelque faiblesse à son égard.