Il se promenait lentement çà et là, agitant cet affreux trousseau de grosses clefs, et moi je considérais d’un œil irrité sa gigantesque, maigre et vieille personne ; et, bien que les traits de son visage ne fussent pas vulgaires, tout en lui me semblait l’expression la plus odieuse d’une brutale rigueur.
Oh ! comme les hommes sont injustes en jugeant sur l’apparence et d’après leurs orgueilleuses préventions ! Celui que je me figurais voir agiter joyeusement ses clefs pour me faire sentir son triste pouvoir, celui que je croyais devenu impudent par une longue habitude d’être cruel, roulait des pensées de compassion, et ne parlait certainement ainsi et avec cet accent bourru que pour cacher ce sentiment. Il aurait voulu le cacher afin de ne point paraître faible, et par crainte que je n’en fusse pas digne ; mais en même temps, supposant que j’étais peut-être plus malheureux que méchant, il aurait désiré me le faire connaître.
Ennuyé de sa présence, et plus encore de son air protecteur, je jugeai opportun de l’humilier en lui disant impérativement, comme à un domestique : « Donnez-moi à boire. »
Il me regarda, et son air semblait dire : « Arrogant ! ici il faut se déshabituer de commander. »
Mais il se tut ; il inclina sa grande taille, prit à terre le broc et me le présenta. Je m’aperçus en le prenant qu’il tremblait, et, attribuant ce tremblement à sa vieillesse, un mélange de pitié et de respect tempéra mon orgueil.
« Quel âge avez-vous ? lui dis-je d’une voix bienveillante.
— Soixante-quatorze ans, monsieur : j’ai déjà vu bien des infortunes pour moi et pour les autres. »
Cette allusion à ses infortunes et à celles des autres fut accompagnée d’un nouveau tremblement dans le geste qu’il fit pour reprendre le broc ; et je soupçonnai qu’il n’était pas seulement l’effet de l’âge, mais d’un certain trouble honorable. Un semblable doute chassa de mon âme la haine que son premier aspect y avait imprimée.
« Comment vous appelez-vous ? lui dis-je.
— La fortune, monsieur, s’est moquée de moi en me donnant le nom d’un grand homme. Je m’appelle Schiller. »