Un jour, vers le soir (toutes les fois que j’y pense, je sens renouveler les palpitations qui m’agitèrent alors), les sentinelles, par un heureux hasard, furent moins attentives, et j’entendis se développer et se poursuivre, d’une voix un peu couverte mais claire, une chanson dans la prison contiguë à la mienne.
Oh ! quelle joie, quelle commotion m’envahit !
Je me levai de dessus ma paillasse, je tendis l’oreille, et, quand la voix se tut, j’éclatai en irrésistibles sanglots.
« Qui es-tu, infortuné ? criai-je. Qui es-tu ? dis-moi ton nom. Moi, je suis Silvio Pellico.
— O Silvio ! cria le voisin ; je ne te connais pas personnellement, mais je t’aime depuis longtemps. Approche-toi de la fenêtre et parlons-nous en dépit des sbires. »
Je me cramponnai à la fenêtre ; il me dit son nom, et nous échangeâmes quelques paroles de tendresse.
C’était le comte Antonio Oroboni, natif de Fratta près de Rovigo, jeune homme de vingt-neuf ans.
Hélas ! nous fûmes bien vite interrompus par les cris menaçants des sentinelles ! Celle du corridor frappait fortement avec la crosse de son fusil, tantôt à la porte d’Oroboni, tantôt à la mienne. Nous ne voulions pas, nous ne pouvions pas obéir ; mais pourtant les malédictions de ces gardes étaient telles que nous cessâmes, après être convenus de recommencer quand les sentinelles seraient changées.
CHAPITRE LXIII
Nous espérions, — et cela arriva en effet, — qu’en parlant plus bas nous pourrions nous entendre, et qu’il se rencontrerait quelquefois des sentinelles compatissantes, qui feraient semblant de ne pas s’apercevoir de notre bavardage. A force d’expériences, nous apprîmes un moyen d’émettre si faiblement la voix que, tout en étant suffisante pour nos oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles des autres, ou pouvait être dissimulée. Il arrivait bien de temps en temps que nous avions des écouteurs à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions d’étouffer notre voix. Alors recommençaient à nous poursuivre les cris et les coups à nos portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du surintendant.