Au bout de quelques jours il tomba malade. Je ne faisais que gémir et prier pour lui. Après quelques accès de fièvre, il reprit un peu de force, et put revenir à nos conversations amicales. Oh ! comme entendre de nouveau le son de sa voix m’apportait de consolation !

« Ne te trompe pas, me disait-il ; ce sera pour peu de temps. Aie la force de t’apprêter à ma perte ; inspire-moi du courage par ton courage. »

A cette époque, on voulut blanchir les murs de nos prisons, et on nous transporta dans les souterrains. Par malheur, dans cet intervalle, nous ne fûmes pas placés dans des cachots voisins. Schiller me disait qu’Oroboni allait bien, mais je le soupçonnais de ne pas vouloir me dire la vérité, et je craignais que la santé déjà si débile de mon ami ne se détériorât tout à fait dans ces souterrains.

Si j’avais eu au moins la bonne fortune d’être en cette occasion voisin de mon cher Maroncelli ! J’entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes en chantant, en dépit des cris des gardiens.

Ce fut dans ce temps que vint nous voir le premier médecin de Brünn, envoyé peut-être à la suite des rapports que le surintendant faisait à Vienne, sur l’extrême faiblesse où nous avait tous réduits le défaut de nourriture, ou bien parce qu’il régnait alors dans les prisons une violente épidémie de scorbut.

Ne sachant pas le motif de cette visite, je m’imaginai que c’était pour une nouvelle maladie d’Oroboni. La crainte de le perdre me donnait une inquiétude indicible. Je fus pris alors d’une forte mélancolie et du désir de mourir. La pensée du suicide se présentait de nouveau à moi. Je la combattais ; mais j’étais comme un voyageur fatigué qui, tout en se disant à lui-même : « C’est mon devoir d’aller jusqu’au bout », sent un besoin irrésistible de se jeter à terre et de se reposer.

On m’avait dit que, peu de temps auparavant, dans un de ces ténébreux cachots, un vieux Bohémien s’était tué en se frappant la tête contre les murs. Je ne pouvais chasser de mon esprit la tentation de l’imiter. Je ne sais si mon délire ne serait pas arrivé à ce point, si une gorgée de sang sortie de ma poitrine ne m’avait pas fait croire à ma mort prochaine. Je remerciai Dieu de ce qu’il voulait me faire mourir de cette façon, et m’épargner un acte de désespoir que mon intelligence condamnait.

Mais Dieu, au contraire, voulut me conserver. Cette gorgée de sang allégea mes maux. Pendant ce temps, je fus ramené dans la prison supérieure, et la lumière plus grande ainsi que le voisinage d’Oroboni, que j’y retrouvai, me rattachèrent à la vie.

CHAPITRE LXX

Je lui confiai la terrible mélancolie que j’avais éprouvée en me voyant séparé de lui ; et il me dit que lui aussi avait dû combattre la pensée du suicide.