Quelques jours aprés notre arrivée, nous fûmes éveillez un matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans la maison: nous nous levâmes pour voir ce que c'étoit, mais quoi que nous observassions jusqu'à la moindre de leurs démarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils témoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand. Tout ce que nous pûmes faire fut de conjecturer, qu'il devoit y avoir du monde à dîner, parce que l'on massacroit beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand Coq entre ses bras: nous le suivîmes avec les autres. En passant le Pont du Canal, nous vîmes que tous nos Voisins en faisoient autant que nous: en même tems ceux de l'autre côté de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison. Celui qui demeuroit vis à vis de nous, exposa le sien contre le nôtre: les autres firent de même, chacun ayant à faire à celui qui demeuroit de l'autre côté devant lui. Il n'est pas croyable avec quel courage & animosité ces Animaux se battoient. Tantôt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute une touffe de plumes. Un moment après l'autre se couchoit à terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, où il enfonçoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cédoient, ni en vigueur, ni en finesse, jusques à ce que le plus foible étant contraint de le céder au plus fort, tomboit, & que le victorieux l'ayant mis en piéces, se retiroit en chantant son triomphe. Le Combat du nôtre dura jusqu'à midi, celui de quelques autres avoit fini plûtôt; il y en avoit au contraire, qui n'achevérent qu'une heure aprés. Mon Hôte, dont l'Oiseau avoit été tué, alla prendre le Maître du victorieux par la main, le félicita de la Victoire, & l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne tardérent guéres à les suivre. Ce qu'on avoit aprêté chez l'autre fut aporté à notre maison: on se mit à table, & je puis dire, que je ne m'étois trouvé de long-tems à une telle défaite. Nous eûmes assurément un repas de Roi, & on n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur étoit que nous ne les entendions pas.
Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tôt que le Soleil fut levé, ils sortirent tout autant qu'ils étoient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est à dire, l'aîné de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit & poli, comme un mât de Navire, qu'ils allérent planter au milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bâti de pierres au fond exprés pour cela; au bout du quel on avoit attaché autant de grosses cordes, qu'il y avoit-là de Ménages. Toutes ces cordes furent ensuite tenduës, & entortillées autour des différens arbres, qui étoient plantez au bord de cette eau: & afin qu'il n'y eût point de jalousie, ou aucun sujet de plainte, il y avoit à chaque corde un nœud à la même distance du mât. Au haut cet arbre, qui n'étoit pas à trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit cloué un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les deux piez étoient attachez séparement avec de bonne ficelle, à deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.
Quand tout fut prêt, on attendit qu'il fût deux heures après midi: alors les mêmes jeunes gens revinrent, se saisirent chacun d'une des cordes tenduës à l'endroit où il y avoit un nœud, & au premier signal que notre Hôte donna ils se mirent à grimper à qui mieux mieux. Les premiers qui arrivérent auprès de l'Aigle, tâchérent aussi-tôt de s'en rendre Maîtres, mais ils en furent parfaitement bien reçûs. Comme ils avoient les mains nuës & qu'il ne leur étoit pas même permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre. D'autre part, l'Aigle n'étoit pas lié si court, qu'il ne pût s'élever de la hauteur de deux piez au moins de son ais; ainsi, au lieu que le combat ne dût durer qu'un moment, comme je me l'étois figuré au commencement, je ne voyois point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans, la situation où ils étoient étoit trop violente; il étoit impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se laissoient tomber dans l'eau, où ils étoient pourtant d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprès à portée, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin, c'étoit un remu-ménage enragé, & je croi qu'il étoit autour de six heures, lors qu'un de la troupe s'étant saisi adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un autre qui là-dessus le poussa lui fit lâcher prise, sous peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains, & se jette à corps perdu, à bas de la corde. Sa pesanteur étant jointe à ce grand effort, l'Aigle fut démembré, la cuisse qui étoit attachée demeura penduë à l'arbre, & le jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras. Les assistans jettérent à cette chute des cris redoublez de réjoïssance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut de tout le Public. Ceux qui avoient été mouillez allérent changer d'habits, & se rendirent bien-tôt après chez le Victorieux où chacun lui fit son compliment. Ils soupérent-là ensemble, & passérent une partie de la nuit à se divertir, pendant que les Péres de Famille se traitoient aussi réciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller chére entiére. Le troisiéme jour se passa encore en jeux, en danses, courses & agréables divertissemens.
Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vîmes ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mêmes Cérémonies tous les Ans, à la pleine Lune, qui précéde le Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte l'Aigle, a cette Année-là le choix de toutes les filles du Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Ménage; de sorte que pas une ne se peut marier à un autre sans sa permission, qu'il ne refuse pourtant guéres; ainsi l'on peut dire que tout cela ne se termine qu'à une simple formalité, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux autres pleines Lunes de toute l'Année, sans exception, ils font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Eté, en Traîneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables; hormis celui de l'Aigle planté sur le mât. Le reste du mois chacun est à sa besongne; & il n'y a absolument point d'autres Fêtes.
Tout ce tems-là s'étant écoulé sans rien faire, nous fîmes connoître à notre Patron que nous serions ravis d'avoir de l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous écouter, mais voyant que nous insistions à vouloir être employez, on nous donna de la Laine à nétoyer, à laver, à battre & à carder, ne sachant point que nous fussions propres à autre chose. Nous fûmes bien-tôt las de ce métier là: La Fôret, qui étoit Horloger de sa Profession, auroit mieux aimé tenir une lime à la main, & travailler au mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles machines dans ces quartiers-là, & on auroit eu de la peine à leur en donner si-tôt une idée. S'étant aperçûs de notre mécontentement, on voulut se servir de nous pour la manœuvre d'une petite Flote.
Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite, cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bâteaux. Chaque Pére de Famille fit équiper le sien, & y mettre les provisions nécessaires à quatre personnes, pour un Voyage de trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les sortes de Denrées ou Marchandises que l'on savoit être propres pour aller à la Traite: comme, par exemple, des cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des pêles, des hoyaux, des bêches & autres instrumens propres à remuër la terre: mais principalement des robes, & des habillemens faits de laine ou de toile. Nous étions alors dans le mois de Décembre, & par conséquent au cœur de l'Eté, & dans la plus belle Saison de l'Année. Comme les Boucs sont extrêmement grands dans ce Païs-là & que leur force égale assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plûpart des Voitures: chaque Bâteau en avoit quatre, dont la moitié tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur tems étoit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau à terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures de tems tous les jours, ce qui étoit à peu près, depuis le lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.
Il étoit impossible que nous pussions nous souler, mon Camarade & moi, de voir la beauté de ce Païs enchanté, & les richesses dont la Terre étoit couverte. Les Vergers étoient ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres des plus excéllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses remplies de Chévres & de Moutons d'Une taille extraordinaire (car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais vû) & tout cela d'une propreté, d'un ordre & d'une régularité qui nous enchantoit.
Tout le Païs, aussi loin qu'il s'étend, ce qui va, comme nous l'aprîmes dans la suite, à cent trente lieuës Françoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins, du Nord au Sud, est divisé par Cantons ou villages. Ces Cantons ont la figure d'un quarré parfait, dont les Faces sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille & demie d'Italie, environnez tout à l'entour, ce qui les sépare les uns des autres, d'un Canal tiré à la ligne, large de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque côté de vingt-cinq, où il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui font une Allée de vingt-cinq Piez ou cinq Pas géométrique, afin d'avoir les bords libres, pour la comodité des Animaux que l'on employe à tirer les Bâteaux.
Chaque Canton est encore divisé par le milieu d'un fossé de vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq, avec des arbres plantez aussi de la même maniére. La longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze Habitations, de chacune plus de cent trente pas géométriques de front, sur sept cens ou environ de profondeur, qui sont aussi séparées par de petits fossez de cinq Piez, paralléles au moindre côté de chaque demi Canton. A la tête de chacune de ces Habitations, ou du côté du fossé qui divise le Village en deux portions égales, il y a une maison d'un étage de haut, mais large de soixante Piez, avec une allée au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes les chambres, étables, granges & autres apartemens. La raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes, vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, à des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre, car ils ne les bâtissent pas fort solidement.
Tout cela étant, disposé de la maniére que je le viens de dire, il est aisé à comprendre qu'il y a dans un Canton vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situées vis-à-vis l'une de l'autre, toutes d'une même largeur & hauteur, onze d'un côté du canal, & onze de l'autre. A chaque extrémité de cette eau, de côté & d'autre, il y a des Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages, que pour passer de l'un Village à l'autre; il y en a encore un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de taille les uns & les autres, d'une très-belle Architecture, & parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles, il y en a de deux distinguées: l'une est celle du Papɤ ou Prêtre, & l'autre celle du Kini ou Juge du Canton, qui sont au milieu devant le Pont, & à l'opposite l'une de l'autre: & ces maisons seules ont sur le derriére un Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent, l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Sénat. Mais nous aurons peut-être occasion de parler encore de ceci autre part: revenons à notre Voyage.