L'objection est bonne, lui répondis-je, & il est assurément vrai que si Dieu par sa Toute-puissance aplanissoit les Montagnes, & mettoit au niveau des Valées en général tout ce qu'il y a de hauteurs, le sec n'aparoîtroit plus nulle part. C'est un argument dont on pourroit peut-être même bien se servir pour favoriser la possibilité d'un déluge universel, n'étoit que le Texte y parle devant & après de Montagnes. Mais vous devez considérer que la Nature ne peut pas toûjours avoir son cours libre, à cause des obstacles qui l'en empêchent. L'eau d'une Riviére doit, suivant les Loix qui sont prescrites, suivre la pente de ses lits; cependant il arrive qu'un vent impétueux l'arrête, & la fait même remonter vers sa source. Les Montagnes & les Rochers que la Providence a formez, sont des Barriéres, que l'Océan ne sauroit franchir, comme la liqueur qui est dans un Vase ne sauroit surpasser ses bords: mais abaissez ces bords, ainsi que je le disois tantôt des Montagnes, & vous verrez qu'elle passera d'abord par dessus.
Je reviens donc à mon sujet & je dis que n'y ayant point de vuide dans le monde. Point de vuide dans le monde! interrompit Le Grand. Ah! je me rends, repris-je. Non, j'ai tort, repartit-il, de vous interrompre si souvent; poursuivez, je vous prie, vous avez bien fait de m'arrêter, car je connois bien que j'allois dire des sottises, je ne dirai plus mot d'aujourd'hui. Aussi-tôt, poursuivis-je, que quelques parties d'air ou de feu, plus subtiles & plus agitées que les autres, montent, il faut nécessairement qu'il en décende une quantité équivalente d'autres en même tems, qui viennent prendre leur place, ce qui cause une espéce de tention sur l'eau, laquelle lui fait remplir jusqu'aux moindres intervales, où ces petites parties peuvent pénétrer. Or il faut savoir que la plûpart des Montagnes sont creuses vers le bas, comme vous le voyez en celle-ci, présentement qu'elle s'est ouverte: & d'autant que la Terre est poreuse, & pleine de crevasses & de conduits, il arrive que la Mer force ces passages, & vient remplir ces Montagnes creuses jusqu'au niveau de l'océan.
Je vous entends, dit Le Grand, il n'en est pas besoin de davantage: vous voulez dire que la Mer étant aussi haute que les plus hautes Montagnes, comme tout le monde l'avouë, & qu'il est aisé de le voir lors que l'on est sur les Côtes, l'air qui presse l'eau de l'Océan, la force de passer par les bas conduits de la Terre, & à monter jusqu'au sommet des Rochers, d'où elle sort par filets, qui forment les Fontaines dont il s'agit, ni plus ni moins que la Liqueur que l'on verse dans un Vase, où il y a une Pipe ou un Bras, monte dans ce Bras à la même hauteur qu'elle est dans le Vaisseau, & sort par là, s'il y a la moindre petite ouverture. C'est certes raisonner en Philosophe, lui répondis-je, votre conclusion est fort bonne, c'est dommage que vos principes ne valent rien. Car il n'est pas vrai que la Mer soit seulement aussi haute que les Rivages; si cela étoit nous serions bien-tôt abîmez; c'est une erreur populaire, dont la cause est assez connuë par ceux qui ont seulement apris les premiers élémens de l'Optique. Mais voici ce qui en est.
L'Eau étant parvenuë jusqu'au pied de ces Montagnes creuses, s'échauffe par les rayons du Soleil qui pénétrent jusques-là, & monte en vapeurs jusqu'aux voutes, où ces parcelles d'eau se rassemblent, comme l'eau d'un Pot qui bout, fait contre son couvercle, formant ainsi des goutes, & ces goutes des filets, qui sortent par la premiére ouverture qu'ils trouvent, & font que ce que nous apellons une Fontaine, plusieurs Fontaines un Ruisseau, & plusieurs Ruisseaux une Riviére; qui reporte à la Mer l'eau qui en étoit venuë, & qui par conséquent ne fait que circuler comme le sang dans les Veines d'un Animal vivant.
Hé bien, dit La Forêt, que dites-vous de cela? ce n'est pourtant rien encore, cette explication est claire, mais elle dépend d'autres connoissances, que je lui ai entendu déduire ailleurs, & qu'il faut savoir nécessairememt pour l'entendre à fond. Autres connoissances ou non, repartit Le Grand, je trouve tout cela fort beau, & je voudrois que notre Docteur nous voulut de même entretenir de la formation des Météores; cela doit être extrémement divertissant. Il vaut mieux, interrompis-je, que je vous donne quelque teinture des Mathématiques, j'en ai apris quelque chose: cette Science vous pourra peut-être servir, si jamais nous sortons d'ici; du moins cela nous aidera à tuër le tems. Tous consentirent à ma proposition avec joye. Le Grand seul, qui étoit avide de Sciences, branloit la tête. Vous nous avez mis-là une clause pour la Phisique, reprit-il, qui ne m'agrée point du tout, j'entens volontiers traiter des Ouvrages de la Nature; cependant il ne faut pas trop exigeriger de ses Maîtres, ayez la bonté seulement, avant que de finir cette agréable conversation, de nous dire de quel sentiment vous êtes à l'égard du Déluge: de la maniére que vous en venez de parler, je doute que vous suiviez le Vulgaire: franchement avoüez-nous si vous le croyez universel ou particulier?
Comme le Salut n'est point intéressé dans le choix que l'on peut faire de l'un de ces deux Partis, lui répondis-je, je n'ai fait aucune difficulté de me rendre aux raisonnemens d'un de mes Régens de Collége, qui soûtenoit hautement qu'il étoit impossible que toute l'eau qui est au Monde pût couvrir la Terre jusqu'à une aussi grande hauteur que le Texte semble le vouloir insinuër. Mais est-ce que Dieu n'est pas Tout-puissant? interrompit Le Grand; & outre cela, n'est-il pas dit que les bondes des Cieux furent ouvertes? Sans doute, repris-je, mais les Théologiens ne prouvent ici aucun Miracle: si cela étoit, je n'aurois pas le petit mot à dire. Je ne nie point que celui qui a créé l'Univers ne puisse faire de nouvelles Eaux quand il veut, mais je soûtiens que s'il a créé alors des Eaux, il les a ensuite anéanties. Et pour ce qui est des bondes des Cieux, ce sont des expressions poëtiques & métaphoriques, dont l'Auteur se sert pour relever l'excellence du sujet.
Comment, dit un autre, est-ce que comme il y a un Ciel de feu, il ne pourroit pas aussi y avoir un Ciel d'eau, qui seroit comme un Magasin inépuisable, duquel la Providence se pourroit servir dans les occasions, soit pour humecter la Terre en tems de sécheresse, & pour inonder de certains Païs? Pour cela, répondit Le Grand, c'est une pure bagatelle: le premier est une fiction des anciens Philosophes, & le second une chimére d'enfans, que j'ai pourtant oüi alléguer à des personnes raisonnables. Car enfin, où placer un Ciel aquatique? Si on le met au dessus du Firmament, il n'aura aucune liaison avec la Terre, & si on le place au-dessous, il est impossible qu'il ne nous cache les Etoiles fixes, puisque le moindre Brouillard nous dérobe la vûë du Soleil. Il ne faut point chercher le reméde si haut, seulement il faut considérer que d'abord qu'il pleut pendant huit ou dix jours de suite en un endroit, tout y nage: or il n'y a qu'à supposer qu'il pleut par tout d'une égale force durant quarante jours consécutifs, & alors il me semble que la chose n'aura pas tant de difficulté.
Vous n'y pensez pas, lui répondis-je, lorsqu'il y a beaucoup d'humidité en un lieu, il y a trop de sécheresse dans un autre: ce que le Soleil enleve d'un côté, les Nuës le vont porter ailleurs. S'il devoit pleuvoir par tout avec tant de violence, il faudroit premiérement que tout l'Océan, pour ainsi dire, se fut élevé en vapeurs, alors tout ce qui tomberoit ne suffiroit simplement que pour remplir les baissiéres, d'où l'eau auroit été tirée pour former les nuages: il en faudroit donc bien d'autres pour couvrir tout le Globe jusqu'à la hauteur de quinze coudées au-dessus des Alpes & du Pic des Canaries, Montagnes qui ont peut-être deux lieuës de hauteur; vous voyez bien que cela est impossible.
Cependant il y a une autre difficulté, qui est celle de la grandeur de l'Arche. Mon Maître de Mathématiques a eu la curiosité de prendre les dimensions de ce grand Bâtiment, & de suputer le contenu de sa capacité: ensuite il a examiné Pline, & a consulté tous les Traitez des Voyageurs, afin de faire le dénombrement au juste de tous les différens Animaux, dont nous avons présentement la connoissance. Enfin il a calculé combien de Vivres il faloit à toutes ces Bêtes & à huit Personnes pendant un An; mais quand tout cela a été rassemblé, le Volume en étoit si grand, que le Vaisseau ne pouvoit pas à beaucoup près le contenir. Je laisse à part les Animaux dont nous n'avons pas encore entendu parler, & qui sont sans doute en très-grand nombre.
Mais les mesures dont parle Moïse, dit Le Grand, nous sont-elles bien connuës? Oüi, repartis-je, la Coudée de laquelle le Texte fait mention, avoit un pied & demi de longueur: & afin que vous ne pensiez pas que nous en parlons à la volée, il faut que vous sachiez que les Anciens voyant que les hommes ne sont pas également hauts & puissans, & que par conséquent leurs parties doivent être à proportion fort différentes les unes des autres, convinrent, au lieu de s'en servir pour leurs communes mesures dans le Commerce, de prendre quatre grains d'Orge rangez de plat l'un contre l'autre, pour la mesure d'un travers de doigt, quatre de ces doigts faisoit une paume, ou trois pouces, & douze pouces ou seize doigts un pied: d'un & demi de ces pieds on en fait la coudée, de cinq pieds le Pas de Roi ou Géométrique, au lieu que le commun ne comprend que deux pieds & demi. La Verge est de douze pieds: la Stade étoit composée de cent vingt-cinq pieds, & de huit Stades le Mille d'Italie, d'où vous voyez que les principes des Mesures inventez par les premiers hommes, ont passé aux Grecs, aux Romains, & à plusieurs autres Nations. Tout cela étant, il est aisé de conclure que le Déluge dont parle Moïse n'a point été universel par raport à la Terre, mais seulement à l'égard de l'homme. Le Monde étoit dans son enfance, on n'avoit pas eu le tems de se multiplier & de s'étendre au long & au large; Dieu a inondé le Païs qui étoit habité, il n'étoit pas nécessaire de submerger tous les autres: ainsi il suffisoit aussi que Noé conservât seulement les espéces du Bétail qui étoit de ces Contrées-là; l'Arche étoit suffisante pour en loger davantage; & toutes les autres difficultez sont levées. Car pour l'expression de tout le Monde, il est assez ordinaire aux Ecrivains sacrez de s'en servir pour en marquer une partie; témoin l'endroit où il est dit au sujet de Joseph & de Marie, que tout le monde devoit être enrôlé; personne n'ignore que tout ce monde se bornoit tout au plus aux Païs qui étoient sous le Gouvernement de l'Empereur des Romains.