Mais comme déja nous découvrions cette Isle de loin, & que nous nous en félicitions réciproguement, nous avisâmes un trombe, qui nous paroissoit de la grosseur d'un grand tonneau, à la portée du Canon de notre Navire. N'en ayant jamais vû qu'en peinture, & dans les Traitez des Voyageurs, je considérai ce phénoméne avec toute l'aplication dont je fus capable, & je conclus que ce doit être proprement l'effet d'une partie d'air agité, & poussé avec véhémence dans la vaste étenduë de notre atmosphére, qui venant à rencontrer une autre espéce de tourbillon, mû de la partie contraire, réfléchit en tournoyant vers le bas, & forme ainsi un cylindre, qui s'alonge dans un instant jusques-à ce qu'il parvienne sur la superficie de l'eau. La Mer étant alors par tout pressée, hormis en cet endroit-là, il est nécessaire que ni plus ni moins, que ce que nous voyons au sujet des pompes, des seringues & des ventouses, la matiére qui correspond au milieu de cette colomne, monte: ce qui se fait aussi avec tant de rapidité & de force, jusqu'à enlever de gros poissons, que nous fûmes tout étonnez de voir le Ciel, de serein qu'il étoit, se couvrir de nuages épais, qui obscurcirent l'air dans un moment. Les vents commencérent horriblement à soufler, la Mer s'émût, les vagues s'enflérent, & l'on eût dit que la Nature en courroux, menaçoit de nous engloutir. Les Matelots n'eurent plus grande hâte que de ferler au plûtôt les voiles, hormis seulement le pacsis de borcet; & ayant mis à cape, nous plongeâmes pendant un assez long-tems. Cependant le Vaisseau étoit emporté avec une telle violence, qu'il fallut encore caller la grande voile, de peur d'être poussez sur quelques malheureux brisans. Je ne sçaurois me résoudre à décrire ici par le menu, & suivant le Journal que j'en avois fait, tout ce qui nous arriva pendant cette épouventable tempête, qui dura vingt-deux jours; cela demanderoit plusieurs feuilles de papier, & n'aporteroit au Lecteur que de la compassion & de la tristesse. Ce n'étoient pas seulement quelques femmes & enfans, que nous avions dans notre Bord, qui faisoient des hurlemens capables d'attendrir des cœurs de rocher: la plûpart des hommes étoient saisis de frayeur jusqu'à l'ame. Pas un jour ne se passa que nous n'eussions au moins un mort. Nous perdîmes même notre Pilote & notre Contre-Maître; il ne restoit que le Maître de Navire, qui fut capable de bien gouverner le Vaisseau, & encore se portoit-il assez mal. Pendant ce cruel orage, nous fûmes contraints de jetter en mer, à diverses fois, douze piéces de notre Canon, & tout ce que nous crûmes nous être à charge: nous perdîmes aussi la plupart de nos ancres, & nous voguâmes long-tems à la merci des vents & des courans, sans savoir non plus où nous allions, que si nous avions été au fond de l'Océan. Enfin, Dieu voulût, par une bonté toute particuliére, que le vingt-troisiéme jour, autant doux que des autres avoient été cruels, nous vinsions échouer sur un rivage qui nous étoit tout-à-fait inconnu, où après avoir pris hauteur à midi, examiné les horloges, corrigé l'estime autant qu'il nous étoit possible, nous trouvâmes que nous étions aux environs du soixantiéme degré de longitude, & du quarante-quatriéme de latitude australe: c'est-à-dire à mille ou douze cens lieuës de Sainte Héléne. Comme la plus grande de nos Chaloupes avoit été emportée par les vagues, qui avoient passé mille fois par dessus nous, on fut bien aise d'avoir conservé la petite: d'abord on la mit en mer, & après avoir rendu graces à Dieu, de ce qu'il nous avoit conservez en vie, on commença à décharger les meilleures nipes, & ce qui nous devoit être le plus nécessaire à terre. Nous nous servîmes de quelques chétives voiles pour faire, deux Tentes: les autres coupérent des branches d'arbres, dont ils construisirent des Baraques, où le reste de notre Equipage, qui consistoit en quatre-vingt-cinq personnes, se logérent.
Nous étions bien une quarantaine qui nous portions autant bien que la conjoncture le permettoit. Une partie avoit soin du Vaisseau, l'autre alloit à marode. Jamais les armes à feu, la poudre & le plomb, ne nous avoient été d'une plus grande utilité. Il y avoit de toute sorte de gibier en abondance, & entr'autres, de grosses Poules, plus pesantes que des Coqs-d'indes, y qui étoient grasses & très-suculentes. Le poisson ne nous manquoit point du tout non plus; parce que nous avions bonne provision de filets, d'hameçons & d'autres instrumens propres à la pêche. Les Tortuës y étoient rares, mais elles étoient belles & bonnes. Nous en prîmes quelques-unes, qui pesoient assurément autour de quatre à cinq cens livres, & qui nous donnérent suffisamment à manger à tous. La chair nous paraissoit excellente, & la graisse surpassoit en délicatesse les mets du monde les plus précieux: elle nous servoit à toutes choses, aux sausses, sur le Pain, à brûler, & généralement à tout ce que nous en pouvions avoir besoin. Nous trouvâmes aussi une Riviére à deux bonne heures de-là, du côté de l'Est, qui nous fournissoit de fort bonne eau. Nonobstant ces rafraîchissemens, il y eut encore deux de nos gens qui moururent: les autres ne furent pas long-tems à se rétablir.
Cependant, notre Vaisseau se trouva enfin si déchargé, qu'on remarqua qu'il flotoit; de forte que nous le remorquâmes jusques la Riviére dont je viens de parler. Aussi tôt qu'il fût à terre, les Charpentiers l'examinérent de fort près, on trouva qu'il n'y avoit aucune aparence de le remettre en état de nous servir à continuer notre route: la tempête l'avoit entiérement délabré. Ainsi il fut résolu d'un commun accord, qu'on achéveroit de le mettre en piéces, & que des meilleurs morceaux on en bâtiroit un plus petit, dont on repasseroit en Afrique. Le Capitaine nous vouloit tous alternativement faire mettre la main à la besongne; mais nous lui représentâmes si-bien que nous n'étions pas tous également propres à cela, & qu'aussi-bien il faloit qu'il y eut quelqu'un qui pourvût la cuisine des vivres nécessaires pour l'entretien de tant de gens, que nous fûmes constituez dix pour cela. Les neuf qui me furent joints, étoient adroits, une partie étoient, pour ainsi dire, Chaffeurs, & l'autre Pêcheurs de profession: ainsi l'on peut aisément croire que nous n'avions pas beaucoup de peine, dans un Païs comme celui-là, à trouver de quoi donner à manger à notre Compagnie. Ces agréables occupations, dont un autre se seroit fait un très-grand plaisir, ne me charmérent que pendant peu de jours; je me lassai bien-tôt de ce métier-là. Le desir que je conçus de pénétrer dans un Païs où il ne me paroissoit point qu'il y eut jamais eu personne, me fit prendre la résolution d'abandonner mes Camarades: je ne voulois pourtant pas seul exécuter ce téméraire dessein. Les deux de la Troupe qui me paroissoient des plus résolus, ausquels je le communiquai, furent ravis de ma proposition; ils m'avouérent qu'ils avoient eu chacun en particulier la-même pensée, mais qu'ils n'avoient osé la confier à un tiers: ainsi l'affaire fut concluë, avec serment de n'en point révéler le secret, & nous étant promis de part & d'autre une amitié & une fidélité mutuelle & sincére, nous allâmes nous reposer, dans la vûë de déloger au plus vîte.
CHAPITRE IV.
L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux Camarades seulement, & pénétre avec eux dans ces Païs inconnus. Les obstacles qu'il rencontra dans sa Route, &c.
Le lendemain matin, vingt-quatriéme de Septembre 1644. & l'onziéme jour de notre arrivée, nous nous saisimes chacun d'une bonne hache, que nous mîmes à la ceinture, d'un fusil, & de ce que nous crûmes nécessaire pour une entreprise de cette nature, & sans faire semblant de rien, d'abord que nous fûmes entrez dans le Bois, nous nous écartâmes des autres, & avançâmes à grands pas, vers le Sud-sud-Ouest. Nous fîmes au moins quatre grandes lieuës, avant que de parler de nous reposer. La Forêt, c'étoit le nom de l'un de mes Camarades, comme l'autre s'apelloit du Puis, voyant un Coq de Bruyére à cent pas de nous, le tua: pendant que l'un le plumoit, nous nous occupâmes, l'autre & moi, à couper des broussailles, & à faire du feu sous un arbre, à l'une des branches duquel je nouai un bout de grosse ficelle, & y attachai notre volaille, qui fut bien-tôt rôtie de cette maniére. Nous dînâmes-là de plein fond: la boisson seule nous manquoit, il falut remettre à boire à une autre fois. Nous étant remis en chemin, nous trouvâmes un creux, où il y avoit de l'eau, qui n'étoit à la vérité pas trop claire, mais qui ne laissoit pas de nous paroître excellente: nous en emplimes nos flâcons, sans que cela nous servit à rien; car environ à une lieuë & demie de-là, nous vînmes à un ruisseau qui en contenoit bien d'aussi belle que j'en aye vû de ma vie: il avoit autour de deux pieds de profondeur, & traversoit justement en cet endroit-là, la route que nous nous étions proposé de tenir, à l'aide d'un petit Quadran au Soleil, que j'avois en poche, & qui nous fut d'un grand secours. N'y ayant ni pont, ni autre commodité, nous nous déchaussâmes, & passâmes cette petite Riviére, que nous quitâmes avec regret, après en avoir bû tout notre sou, & en avoir fait provision pour l'avenir. Au reste, nous ne trouvions aucune trace d'hommes, ni de bêtes: ce n'étoit partout que sable, bruyéres & forêts, dans l'espace de huit ou dix lieuës que nous avions faites, avant que le Soleil se couchât. Enfin, nous plantâmes le piquet au pied d'un monticule, où il y avoit un buisson si épais, qu'on y étoit à l'abri du vent, comme sous une tente. Nous achevâmes alors de manger ce que nous avions conservé du dîner, & nous couchâmes le moins mal que nous pûmes.
Le lendemain au réveil, nous fûmes surpris de voir que tout le Ciel étoit entrepris, & que nous étions menacez d'une grosse pluye. Nous trouvâmes à propos de creuser dans cette coline, qui étoit assez escarpée du côté où nous nous étions postez, afin de nous mettre par-là à couvert du mauvais tems. En effet, nous trouvâmes en moins de rien, que nos haches, au lieu de pêles, nous avoient préparé un petit logement. La pluye ne commença pourtant qu'environ vers les onze heures, de maniére que nous avions eu du tems de reste pour massacrer plus de Cailles & d'autres petits Oiseaux, qui pour la plûpart ne nous étoient pas connus, que nous n'en aurions pû consumer dans une semaine: il y en avoit une multitude innombrable, & ils se laissoient assommer la plûpart, sans bouger presque de leur place: ce qui nous fit d'autant plus conjecturer que le Païs ne devoit point être habité. Après tout, nous fûmes contraints de rester dans ce poste-là l'espace de quatre jours, qui nous parurent plus longs que n'auroient fait ailleurs quatre semaines. Mais nous fûmes aussi-bien récompensez dans la suite, puis-qu'il est vrai que nous joüimes de plus d'un mois de continuel beau tems.
Au sortir de notre gîte nous cômmançâmes à découvrir de hautes montagnes: de peur de n'y pas trouver de quoi nous substenter, nous fîmes provision de viandes pour quelques jours. Nous ne nous trompâmes pas dans nos conjectures; on eut dit d'un véritable Groenland, tout y étoit sec, & aride, il n'y avoit, en bien des endroits ni herbe, ni buissons, ni rien de ce qui peut donner à paître au moindre animal. Aussi y découvrirons-nous peu de chose, les oiseaux même y étoient assez rares, d'où il est aisé de juger que nous y passions assez mal notre tems: & n'eut été que de fois à autre, nous entrions dans de petits valons remplis d'arbres chargez de quelques méchans fruits, où il y avoit de l'eau pour nous désaltérer, nous aurions été en danger de notre vie.
Le neuviéme jour de notre marche nous arrivâmes vers le soir, dans une baissiére, où l'on voyoit à droite, environ à un quart de lieuë de-là, un petit torrent, qui descendoit d'un rocher dans un creux, d'où il se déchargeoit ensuite dans un marais, qui formoit-là un demi cercle, et s'étendoit vers le bas à perte de vûë. Les bords qui renfermoient cette belle eau, étoient hauts & médiocrement escarpez: ce qui faisoit croire qu'elle n'étoit pas alors aussi enflée qu'en une autre saison de l'année. J'en aprochai dans le dessein de descendre, mais comme j'en étois éloigné d'un pas seulement, je fus étonné de sentir que la terre me manquoit tout d'un coup sous les piés, j'enfonçai jusques sous les aisselles. Mes Camarades voyant que j'en demeurois-là, se mirent à éclater de rire, & s'en vinrent à mon secours. En même tems dix ou douze oiseaux de la grosseur de nos Oyes, avec des becs larges & longs comme la main, se débarassent de dessous mes piez, s'élancent en l'air, & sonnent l'allarme par un quacou, quacou, quacou, qui étoit leur cri naturel, & que l'on devoit entendre de fort loin. Avant qu'on eut pû compter cent, nous vîmes le Ciel noir de ces animaux. Cette multitude extraordinaire, joint au tintamare enragé qu'ils faisoient, nous épouventa, nous ne savions absolument qu'en penser, sur tout lors qu'ils venoient quelquefois plusieurs de compagnie, en criant comme des perdus, fondre jusqu'à la longueur d'une pique de notre tête, ni plus ni moins que s'ils avoient voulu nous démembrer: & quoi que nous tirassions quelques coups sur eux, & en missions plusieurs par terre, c'étoit toûjours la même chose. Quand nous vîmes pourtant qu'ils ne vouloient point nous faire de mal, & qu'ils commençoient même à battre en retraite, nous descendimes le talut pour aller nous rafraîchir.