Cet enlèvement fit beaucoup de bruit; Mme de L. était généralement estimée, et l'on blâmait hautement l'infidélité de son mari. Il cherchait à se justifier auprès de l'abbé Arnauld en lui faisant l'éloge de sa maîtresse:—Avez-vous tout dit? répondit l'abbé. Mettez le mépris public dans l'autre côté de la balance.—Le comte lui sauta au cou:—Mon cher abbé, s'écria-t-il, je suis le plus heureux des hommes; j'ai tout à la fois une femme vertueuse, une maîtresse charmante et un ami sincère.—

Sophie Arnould se distingua bientôt par de grands talens, et l'on fut étonné de voir sur la scène de l'Opéra, où jusqu'alors on n'avait presque aperçu que des mannequins plus ou moins bien exercés, une actrice remplie de grâces et de sensibilité, qui offrait la réunion touchante et nouvelle d'une voix charmante au mérite rare d'un jeu vrai et puisé dans la nature.

Cette femme célèbre a excité l'enthousiasme des amis de la musique et de l'art dramatique pendant tout le temps qu'elle est restée au théâtre. Dorat, dans son poëme de la Déclamation, a célébré cette voix retentissante dans le fracas des airs, ces sons plaintifs et sourds, et tout l'intérêt qu'inspirait cette grande actrice lorsqu'elle offrait Psyché mourante aux spectateurs attendris. Mais c'est dans Castor et Pollux qu'elle déployait tout ce que l'âme la plus tendre peut produire de sentiment: un jour qu'elle venait de remplir le rôle de Thélaïre elle se donnait beaucoup de peine pour prouver à Bernard qu'il en était l'auteur, car ce poëte sur la fin de sa vie avait perdu la mémoire et presque la raison; enfin il dit, sortant comme d'un rêve: «Oui sans doute, Castor est mon ouvrage, et Thélaïre est ma gloire.»

Ce n'est pas seulement comme actrice que Sophie Arnould s'est fait connaître; son nom est placé à côté de celui de Fontenelle et de Piron, si connus par leurs saillies piquantes. Douée d'une imagination vive et folâtre, elle brillait surtout dans les à-propos, et répandait avec autant de facilité que de grâces les bons mots, les fines plaisanteries, et malgré la causticité de quelques sarcasmes, elle sut se conserver de nombreux amis.

On lui a reproché de faire de l'esprit en y mêlant celui des autres; elle passait surtout pour médisante, et ses camarades mêmes éprouvèrent plus d'une fois ses railleries; mais comme elle n'était ni tracassière, ni haineuse, ni jalouse, ni intrigante, on s'amusait des jeux de son esprit en louant les qualités de son cœur.

Quelquefois on lui rendait les traits piquans qu'elle lançait aux autres: ses dents étaient vilaines, et les moins clairvoyans pouvaient aisément s'en apercevoir; un jour elle disait, en parlant de sa franchise, qu'elle avait le cœur sur les lèvres: «Je ne suis pas surpris, lui répartit Champcenetz, que vous ayez l'haleine si perfide.»

En 1763, époque où la jeunesse, l'esprit et les grâces de Sophie Arnould attachaient à son char l'élite de la cour et de la ville, Dorat lui consacra une longue épître; Bernard, Laujeon, Marmontel, Rulhières et autres poëtes l'ont également chantée. Favart, subjugué par sa voix ravissante, a fait pour elle le madrigal suivant:

Pourquoi, divine enchanteresse,

Me troubles-tu par tes accens?

Tu me fais sentir une ivresse