Sophie Arnould remplaça dans le département des bons mots la célèbre Cartou, qui mourut en 1770 pensionnaire de l'Opéra. Cette chanteuse avait un talent médiocre, mais elle s'était acquis une grande considération entre ses camarades par ses saillies ingénieuses, dont quelques-unes ont été rédigées en apophtegmes, ont fait proverbes, et sont consignées dans un ouvrage intitulé le Code lyrique.
Quelqu'un disait que Mlle Arnould avait son esprit en argent comptant:—C'est dommage, reprit-on, qu'elle le mette en petite monnaie.—Quoi qu'il en soit, peu de femmes ont eu la répartie aussi vive que cette charmante actrice. Ses bons mots sont très-nombreux, et chacun s'est plu à les répéter; mais en voyageant ils s'altéraient, ils changeaient de maîtres; beaucoup de gens se sont parés de ses dépouilles: au surplus on n'emprunte qu'aux riches.
Fontenelle a dit: «Lorsque je me permets quelque plaisanterie un peu libre les jeunes filles et les sots ne m'entendent point.» Sophie Arnould n'eût osé donner cette excuse, car la gaze dont elle voilait ses gaillardises était quelquefois si légère qu'on devinait aisément ce qu'elle voulait déguiser.
Nous avons écarté de cet opuscule des propos graveleux qui firent autrefois fortune dans les coulisses et les petits soupers; mais nous avons cru devoir insérer quelques mots à double entente, afin de conserver à notre héroïne le caractère qui la distinguait. Lorsqu'on examine un portrait pourrait-on reconnaître le modèle si le peintre n'en avait pas exactement dessiné tous les traits? Il en est ainsi d'un personnage célèbre dont un écrivain peint l'esprit; il doit en indiquer les traits caractéristiques, sans quoi l'ouvrage n'a point de physionomie.
Les matériaux de l'Arnoldiana étaient rassemblés il y a plusieurs années, et cet ouvrage devait paraître sous le titre d'Esprit de Mlle Arnould; mais au moment où nous comptions le publier, ayant appris qu'un opuscule du même genre allait circuler sous ce titre, nous avons cru devoir changer le frontispice de notre livre, qui au fond est le véritable esprit de Sophie Arnould, mis en scène et présenté sous tous ses aspects.
NOTICE SUR L'OPÉRA.
L'Opéra passe généralement pour le plus étonnant et le plus fastueux des spectacles de l'Europe: c'est dans ce temple, théâtre des brillantes illusions et des illustres galanteries, que le génie, les talens et les grâces se réunissent pour produire le plus magnifique et le plus enchanteur de tous les jeux publics: là de jeunes prêtresses sont formées aux arts aimables qui peuvent émouvoir les sens et les séduire; les unes charment l'oreille en célébrant les louanges des dieux et des déesses; d'autres, par des danses passionnées, en caractérisent les attitudes, en peignent la situation la plus voluptueuse; toutes s'efforcent à l'envi d'allumer dans tous les cœurs ce beau feu, âme de l'univers, qui tour à tour le consume et le reproduit.
Les Italiens sont les premiers qui aient fait jouer des opéras; ils commencèrent à paraître sous le pontificat de Léon X, et l'on prétend que ce fut Ottavio Rinnucini, poëte florentin, qui donna la manière de représenter en musique les ouvrages dramatiques. Sous le règne de Louis XII on composait à la cour des ballets où l'on mettait des récits et des dialogues en plusieurs parties; mais on faisait venir d'Italie les musiciens et les chanteurs. En 1581 le maréchal de Brissac, gouverneur du Piémont, envoya à la reine mère son valet de chambre, surnommé Beaujoyeux, lequel était un bon violon, et qui fit le ballet des noces du duc de Joyeuse avec Mlle de Vaudemont, sœur de la reine. Beaulieu et Salomon, maîtres de la musique du roi, l'aidèrent dans la composition des récits et des airs de ballet; la Chesnaye, aumônier du roi, composa une partie des vers, et Jacques Patin, peintre du roi, travailla aux décorations.