Le comte de Buffon aimait la société des femmes et la recherchait avec avidité. Il invita un jour Mlle Arnould à venir au jardin des Plantes voir des oiseaux rares qui arrivaient de Cayenne; elle y alla avec quelques amis, et enchantée de la conversation simple, noble et nourrie de ce grand naturaliste[26], elle dit à ceux qui l'entouraient: «Je ne pense jamais aux merveilles de la nature, sans me rappeler que M. de Buffon en est une.»
Mlle Laguerre, célèbre actrice de l'Opéra, vendait étant jeune des pierres à détacher. Un jour elle monta sur le marche-pied du carrosse de la duchesse de Villeroy qui se promenait sur le boulevart, lui offrit sa marchandise, et ajouta qu'elle savait bien chanter; cette petite était jolie, elle intéressa Mme de Villeroy qui la fit venir chez elle, et lui trouvant en effet une fort belle voix, l'envoya à Mlle Arnould en la lui recommandant. Sophie la fit décrasser, lui donna des maîtres et la rendit une des meilleures chanteuses de l'Opéra. Malheureusement cette fille conserva tous les vices de sa basse extraction, et Sophie disait en voyant la dépravation de ses mœurs: «C'est un beau fruit dont le cœur est gâté.»
On a comparé les gens riches qui ont beaucoup de valets aux cloportes qui ont beaucoup de pieds, et dont la marche est fort lente. Un traitant qui était dans cette catégorie, pestait contre ses laquais. «Monsieur, lui dit Sophie, lorsque Dieu faisait les anges, le diable faisait les laquais.»
Mlle Allard s'était attirée les hommages d'un seigneur allemand, qui, consumé d'amour pour elle, voulait absolument l'épouser. Sur les refus de la danseuse, le baron lui écrivit:—Qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de se brûler la cervelle, mais qu'il irait la lui brûler auparavant.—Mlle Allard, effrayée, montra ce billet doux à Sophie, qui lui dit: «Puisque l'amour de ton baron est si violent, épouse-le, ma chère, et je te réponds qu'il en sera bientôt guéri.»
Mlle Grandi, danseuse figurante de l'Opéra, d'un talent médiocre et d'une figure très ordinaire, se plaignait sur le théâtre d'avoir perdu un amoureux qui lui avait donné mille louis en cinq semaines; un des spectateurs lui dit qu'elle était faite pour remplacer aisément cette perte; la demoiselle répond que cela ne se répare pas si aisément: elle ajoute, qu'en tout cas elle ne veut point d'amant à moins d'un carrosse et de deux bons chevaux, avec au moins cent louis de rentes assurées pour les entretenir. La conversation tombe; le lendemain il arrive chez Mlle Grandi un magnifique carrosse attelé de deux chevaux, trois autres suivent en laisse, et l'on trouve cent trente mille livres en espèces dans la voiture. La danseuse fut agréablement surprise d'une telle aubaine, et vint de suite à la répétition de l'Opéra en faire part à ses camarades. Comme elle se tourmentait beaucoup pour savoir si cet amant magnifique était jeune ou vieux, beau ou laid: «Ma chère Grandi, lui dit Mlle Arnould, quand un si brillant cadeau tombe des nues, celui qui le fait ne peut être qu'un ange.»