M. Vassal, fils d'un receveur des finances, ayant donné trente mille livres à Mlle Thierry pour la dédommager de l'ennui qu'elle avait éprouvé à Sainte-Pélagie, Sophie dit en apprenant ce trait de prodigalité: «Quand on a tant d'argent de trop, pourquoi le bonheur n'est-il pas à vendre?»
Le séjour que l'envoyé de Maroc fit à Paris en 1768 donna lieu à des éclaircissemens curieux sur le sérail du grand-seigneur. On apprit que l'empereur qui régnait alors avait seize cents femmes, chacune dans un lit à part; que la jalousie est extrême parmi ces odalisques, et que le sultan n'a le droit d'appeler à sa couche une de ces esclaves qu'aux jours de fêtes extraordinaires; autrement elles courent grand risque pour leurs jours. Sous le règne d'Achmet, la jalousie des favorites fit empoisonner cent cinquante Circassiennes qui avaient eu l'honneur de s'attirer les regards de leur maître les jours non permis. On racontait ces détails devant Mlle Arnould, qui s'écria: «Que je plains ces inutiles victimes du faste d'un despote! Un Turc dans son sérail ose se comparer à un coq! mais jamais coq n'a fait garder ses poules par des chapons.»
Mlle Beauvoisin, courtisane d'une jolie figure, mais sans taille et sans grâces, avait été obligée, pour cette raison, de quitter l'Opéra dont elle avait été danseuse. Elle s'avisa de tenir une maison de jeu, et ses charmes, son luxe et l'affluence des joueurs opulens rendirent sa maison célèbre. Cette belle, si accommodante dans le tête à tête, faisait la prude dans la société. Un jour elle dit à Mlle Arnould, à propos de quelques plaisanteries un peu libres:—Je ne puis souffrir les équivoques.—Mademoiselle est sans doute, répartit Sophie, comme ces personnes qui, blasées sur le vin, en sont à l'eau-de-vie.
Caron de Beaumarchais était en 1768 plus renommé par ses intrigues galantes que pour ses talens littéraires; il s'était lié avec Sophie, et la voyait souvent. Un jour qu'il dissertait avec elle sur les différentes sortes d'amours, il en est deux surtout, disait-il, qui maîtrisent nos sens; l'un est un ange, il épure nos âmes; l'autre est un diable, qui enflamme nos cœurs. A ces mots, il voulut joindre le geste aux paroles. «Arrêtez, s'écria Sophie, vous avez donc le DIABLE au corps?»
Le marquis de L*** et le marquis C*** s'étaient cotisés pour décocher à Sophie une épigramme si indécente qu'elle ne put s'empêcher de leur dire: «Je ne m'attendais pas à être si maltraitée par vous, monsieur de C. qui êtes le premier de votre maison, et vous, monsieur de L. qui êtes le dernier de la vôtre.[28]»