C'est spécialement en cela que l'emporte l'Opéra de Paris sur tous les spectacles de l'Europe. Quelle réunion de talens dans les divers genres! Quelle brillante galerie, si l'on y ajoute cette multitude de filles charmantes qui dans les chœurs et les ballets tapissent les deux côtés du théâtre! Quand on se trouve en cercle avec cette foule d'odalisques on croit être dans le paradis de Mahomet, entouré de houris; ce n'est pas qu'on les jugeât toutes jolies si l'on voulait analiser ces figures; mais la richesse de leurs ornemens, leurs vêtemens voluptueux, leurs coiffures élégantes corrigent ou font disparaître les disgrâces de la nature. En un mot, le désir de plaire donne tant d'activité à ces nymphes agaçantes, qu'on peut difficilement résister à leur séduction. On raconte qu'un capucin, transporté d'un saint zèle, s'écria au milieu de son sermon: Oui, oui, mes chers auditeurs, l'Opéra est le vestibule de l'Enfer!
Ce qui invite tant de femmes à s'évertuer à ce spectacle plus qu'à tout autre, c'est le désir de faire fortune et d'acquérir d'illustres amans, car en fait de chanteuses on observe que les coryphées seuls s'attirent des hommages et des adorateurs; les autres restent dans la médiocrité avec la plus agréable figure. Au contraire, toutes les danseuses réussissent, et il n'en est presque aucune qui n'arrive au spectacle dans un char brillant. On prétend qu'un étranger proposa ce problême à d'Alembert, qui répondit que c'était une suite nécessaire des lois du mouvement.
Cette république lyrique, composée au moins de trois cents personnes, serait bientôt tombée dans le désordre et l'anarchie si quelque magistrat ne veillait constamment sur elle.
Depuis son origine jusqu'en 1790 l'Opéra fut sous la surveillance des gentilshommes de la chambre, et c'était le secrétaire d'état au département de Paris qui en avait la haute police. En 1776 le roi nomma six commissaires pour gouverner ce théâtre avec l'autorité la plus absolue. En 1790 il passa entre les mains de la municipalité. En 1793 les acteurs se chargèrent eux-mêmes de l'administrer, et un an après il fut mis sous une direction de gens de lettres nommés par le ministre de l'Intérieur. Au mois de frimaire an II un arrêté des consuls plaça ces directeurs sous la surveillance et la direction principale de l'un des préfets du palais du Gouvernement. Aujourd'hui c'est le premier chambellan de S. M. l'Empereur et Roi qui est le surintendant de ce spectacle.
Un des anciens priviléges de l'Opéra était de soustraire la jeunesse libertine à l'autorité paternelle ou aux recherches de la police. Il ne fallait avoir que quelques complaisances pour les gentilshommes de la chambre, et sans aucun talent l'administration vous engageait, et cet engagement vous mettait à l'abri des lois. Louis XVI réforma cet abus au commencement de son règne.
Avant l'arrêt de 1776 on entrait librement au foyer des actrices. C'était là qu'elles recevaient les hommages des spectateurs qui s'y rendaient en foule, et chacun pouvait en liberté approcher ces divinités et jouir du coup d'œil séduisant que présentait leur toilette.
C'était là qu'on rencontrait ces aimables roués, êtres sans soucis, se jouant de toutes les femmes en paraissant les adorer; charmans dans un tête à tête, sémillans dans un repas, habiles à raconter l'aventure de la veille, savans dans l'art de bien placer le mot du jour, ils prenaient toutes les nuances du caméléon, et les meilleures sociétés auraient cru manquer d'usage en ne les accueillant pas.
C'était encore là qu'on voyait papillonner ces êtres amphibies, qui n'étaient ni prêtres ni laïcs, connaissant tout, excepté l'étude et la religion, et qui sous le nom d'abbés circulaient dans le monde comme une fausse monnaie.
C'était là enfin qu'allaient et venaient assidûment des milliers de jeunes gens et de vieillards qui seraient demeurés absolument muets s'ils n'avaient eu pour entretien les actrices et les spectacles, les ruelles et les coulisses.
On met en usage dans ce véritable palais d'Armide toutes les ruses que la volupté enseigne pour séduire. Les femmes surtout, convaincues qu'on en impose avec un beau nom, ont grand soin, du moment qu'elles sont initiées, de déposer celui qu'elles ont reçu en naissant pour en prendre de plus conformes à leur nouvelle situation. Cette manie des noms supposés a produit des scènes plaisantes; on a vu plus d'une fois se présenter à la porte de l'Opéra une pauvre journalière couverte de haillons pour réclamer sa fille ou sa nièce, que le jour précédent elle a reconnue dans un brillant équipage, et dont elle a su la profession par un laquais.