M. Campan, valet de chambre de la reine, fit obtenir à M. de Vîmes l'administration générale de l'Opéra. Le nouvel administrateur s'annonça par des réformes considérables; il fit graver sur la porte de son bureau ces trois mots en lettres d'or: Ordre, justice et sévérité. Toutes les nymphes de l'Opéra se récrièrent contre cette affiche, et parvinrent à faire rayer le mot sévérité. Malgré son zèle et son courage, M. de Vîmes ne put réformer un grand nombre d'abus sans déplaire aux grandes puissances, sans révolter contre lui tous les ordres de l'état confié à sa tutelle. On présagea que son ministère ne serait pas de longue durée, ce qui est arrivé; et le peu d'égard qu'il eut aux principes reçus et aux anciens usages le fit surnommer par Mlle Arnould «le Turgot de l'Opéra.»
Un fat se plaignait de la dépense qu'il était obligé de faire pour nourrir ses chevaux. Quelqu'un lui dit:—Au lieu d'avoir tant de bêtes dans votre écurie, que ne réservez-vous une partie de votre revenu pour vous procurer la compagnie des gens d'esprit?—Mes chevaux me traînent, répondit le fat; et entre nous, les gens d'esprit...—Les gens d'esprit, répartit Sophie, vous portent sur leurs épaules.
Pendant le dernier séjour que Voltaire fit à Paris en 1778[72], il alla faire une visite à Mlle Arnould: on l'en avait prévenue, et pour mieux fêter le grand homme, elle rassembla une partie de sa famille. Aussitôt que Voltaire entra dans l'appartement, tous les enfans se jetèrent à son cou.—Vous voulez m'embrasser, leur dit-il, et je n'ai plus de visage.—La conversation s'engagea, et le poëte dit à Sophie:—Ah! Mademoiselle, j'ai quatre-vingt-quatre ans, et j'ai fait quatre-vingt-quatre sottises.—Belle bagatelle, reprit l'actrice; moi qui n'en ai pas quarante, j'en ai fait plus de mille.
Mlle Arnould avait une fille assez laide et fort rousse. Cet enfant de l'amour ayant atteint l'âge de puberté sans avoir fait un faux pas, un malin observa que sa couleur ne contribuait pas peu à la maintenir sage. «Vous avez raison, répartit Sophie, ma fille est comme Samson; sa force est dans ses cheveux.»
En 1778 Monvel fit débuter au Théâtre-Français une demoiselle Mars, qui pour un moment produisit le concours occasionné précédemment par Mlle Raucourt. Cette actrice était douée d'une belle figure, d'une taille haute et d'un bel organe, mais elle n'avait pas assez de talens pour se soutenir sur la scène française. Un amateur engoué de la débutante, fit faire son portrait par un artiste qui la peignit extrêmement pâle. «O ciel! s'écria Sophie en le voyant, est-ce qu'on a peint Mars en carême?»
Le médecin Guibert de Préval dissertait sur les avantages de son art. «Mon cher docteur, lui dit-elle, quand je vous vois traiter un malade, il me semble voir un enfant qui mouche une chandelle.»