Valentine, douée d'un meilleur esprit, savait tirer parti de celui de tout le monde. S'amusant de la gaîté, de la folie même, qui animent souvent la conversation des jeunes gens, elle s'intéressait à celle des savants et s'instruisait à celle des vieillards.
En achevant son éducation, M. de Saverny lui avait appris cette politesse, qui consiste encore plus à écouter avec intérêt, qu'à répondre avec bienveillance. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter au charme des qualités précieuses de Valentine; et son plus grand regret en mourant, fut d'ignorer à quel heureux mortel il léguait une femme aussi aimable.
Le mérite de madame de Saverny fut apprécié des amis de la présidente, et quand le dîner fut fini, on se disputa l'honneur de faire sa partie. Madame de Nangis avait grande envie de se soustraire aux lenteurs d'un boston, qui menaçait de remplir la soirée, mais elle y fut condamnée par un regard de son mari, dont la sévérité, pour tous ces petits devoirs de société, ne pouvait se comparer qu'à son indulgence pour de plus grands travers. La comtesse se promit bien de n'obéir qu'à moitié à cet ordre; elle savait que M. de Nangis devait se trouver le même soir à un rendez-vous chez le ministre des affaires étrangères, et dès qu'il fut parti, elle prétexta une subite indisposition, fit des excuses sur la nécessité de se retirer, et demanda sa voiture. Valentine, la croyant vraiment indisposée, la suit avec inquiétude, et l'engage à se mettre au lit aussitôt qu'elles seront de retour; mais elle est interrompue dans ses avis charitables par un grand éclat de rire de la comtesse, qui tire le cordon de sa voiture, et dit à ses gens:—A l'opéra.—Comment à l'opéra? s'écria Valentine: mais vous n'êtes donc pas malade?—Bonne raison! C'est surtout quand on est malade que l'on a besoin de se distraire.—Mais si vous alliez y souffrir davantage.—Je ne saurais être nulle part aussi mal qu'au milieu de tous ces vieux contemporains de ma tante. Mais en vérité je vous admire: comment trouviez-vous quelque chose à dire à ces gens-là; moi, je ne sais pas assez bien mon histoire de France pour causer avec eux, car je suis sûre que le plus jeune était page de Louis XIV.—Je n'ai pas le droit d'être aussi difficile que vous, reprit Valentine, et je supporte assez patiemment un moment d'ennui. Cependant, je sens que la gravité du Marais me paraîtrait bientôt insipide, s'il me fallait en souffrir plus d'un jour.—Cela ressemble pourtant assez à la province.—C'est possible, mais à la campagne on n'a aucune idée de cette manière de vivre, et vous savez que j'y passais l'année entière.—Sans vous ennuyer? Voilà qui est miraculeux. Je n'ai jamais pu rester plus de trois mois dans mes terres, malgré le soin que je prenais d'y amener beaucoup de monde; je frémis déja de l'idée d'y aller ce printemps; et, sans le projet que nous avons d'y jouer la comédie, j'aurais bien de la peine à tenir la promesse que j'ai faite à votre frère de l'y accompagner.—Si vous lui disiez à quel point cela vous contrarie, je suis sûre qu'il ne l'exigerait pas.—Ah! vous le connaissez bien peu, si vous ne savez pas quelle importance il attache à ma présence au château de Varenne, à l'époque de la fête du Village. Ne faut-il pas que je sois le témoin de cette grande solennité, et que je prenne ma part des honneurs qu'on lui rend. J'avoue que je la lui céderais de bon cœur, car je ne connais rien de si fastidieux que cette parodie des fêtes de souverains où l'on se fait rendre une partie de l'encens qu'on dépense à la cour.»
Ici la portière s'ouvrit, et ces dames descendirent à l'Opéra. Madame de Nangis, qui ne se souciait pas d'être vue dans sa loge, entra dans celle de la princesse de L..., tourna le dos au théâtre, et se mit à chercher des yeux auprès de quelle jolie femme le chevalier d'Émerange tentait de se venger d'elle.
CHAPITRE VIII.
La princesse était ce soir-là à Versailles, et sa loge resta à la disposition de madame de Nangis, qui eut le chagrin de n'y recevoir personne. On donnait Armide, et Valentine se livrait au plaisir d'entendre ce chef-d'œuvre, qui réunit tous les genres de perfection, lorsque la comtesse lui dit de contempler le plus beau visage qu'elle ait vu de sa vie. Imaginant que sa sœur lui désigne une femme, elle regarde dans la loge qu'elle lui indique, et ses yeux rencontrent ceux d'un jeune homme dont la figure était en effet remarquable. Honteuse d'avoir été surprise dans ce mouvement de curiosité par celui qui l'excitait, elle rougit, baisse les yeux, et, sans oser le considérer davantage, elle répond à sa sœur qu'elle est de son avis. «C'est probablement quelque étranger, dit la comtesse, car un homme de cette tournure-là serait déja connu de tout Paris, s'il y était seulement depuis deux mois. Vous, qui dessinez si bien, vous devez trouver que c'est un beau portrait à faire.» Valentine essaya une seconde fois de vérifier si l'admiration de madame de Nangis était fondée; mais le même regard qui l'avait déja troublée l'empêcha d'en voir davantage. Elle se décida à croire sa belle-sœur sur parole. La comtesse ne se lassait point de comparer les traits de cet étranger à ceux des plus belles têtes grecques, mais elle en perdit bientôt le souvenir, tandis que Valentine, qui les avait à peine entrevus, se les rappelait encore.
Au commencement du quatrième acte, madame de Nangis, n'ayant pas aperçu le chevalier, et présumant qu'il pourrait peut-être venir chez elle, proposa à Valentine de s'en aller pour éviter les embarras de la sortie de l'opéra, et l'inconvénient d'être obligée d'accepter la main de quelque ennuyeux. Valentine émue par le bonheur d'Armide, regretta vivement de ne point entendre ses touchantes plaintes, et se promit de revenir à la prochaine représentation de ce bel ouvrage.
Pendant que ces dames attendaient sous le vestibule, elles virent descendre du grand escalier deux hommes, dont le plus jeune fut bientôt reconnu; l'autre paraissait âgé de cinquante ans, c'était l'ancien gouverneur ou plutôt l'ami d'Anatole, de ce jeune étranger qu'avait remarqué la comtesse. Un hasard heureux, si l'on peut appeler ainsi ce desir vague qui entraîne à suivre les pas d'une jolie personne, avait heureusement amené ces messieurs au moment où l'on vint avertir madame de Nangis que son carrosse l'attendait. Valentine exige qu'elle y monte la première, et s'élance pour la suivre, lorsque les chevaux qui n'étaient retenus que par un cocher ivre, partent comme un éclair, entraînent le laquais qui tenait la portière; et Valentine tombe sous les pieds des chevaux d'une voiture qui se trouvait derrière celle de la comtesse. Elle allait en être atteinte, quand un homme se précipite sur le timon de cette voiture, en reçoit un coup violent, repousse avec effort les chevaux que les cris animaient, et relevant Valentine, il la porte évanouie sous le vestibule. Au même instant, les gens de madame de Nangis reviennent suivis du carrosse, pour la chercher. On l'y transporte, après s'être assuré que la frayeur est seule cause de l'état où elle est, sans s'inquiéter de celui où on laisse l'homme qui l'a sauvée.
Un flacon de sels que portait toujours la comtesse, ranima bientôt les esprits de Valentine: elle s'efforça de tranquilliser sa belle-sœur, dont les inquiétudes étaient d'autant plus vives, qu'elle se reprochait le caprice qui l'avait conduite à l'opéra en dépit de tout, et s'accusait du malheur de Valentine. C'est en pareille occasion que l'on pouvait juger de la bonté du cœur de madame de Nangis, et lui pardonner tous les travers de son esprit. Rien n'égalait sa touchante sollicitude pour un ami souffrant, ni sa générosité pour un ami malheureux. Alors tous les intérêts d'amour-propre qui la gouvernaient dans le monde, étaient sacrifiés au desir d'obliger. Souvent envieuse du bonheur des autres, le malheur la trouvait toujours noble et courageuse. Et l'on peut dire que le tort d'abandonner ses amis dans la disgrace, était la seule mode qu'elle ne suivit pas.
De retour à l'hôtel, madame de Nangis raconta franchement à son mari ce qui lui était arrivé à l'opéra, en lui disant que ses reproches ne sauraient aller au-delà de ceux qu'elle se fesait à elle-même. Aussi ne lui en adressa-t-il aucun, dans la crainte d'ajouter au chagrin dont elle était pénétrée en pensant au danger qu'avait couru sa sœur. Elle desirait passer la nuit auprès de son lit, mais Valentine n'y voulut pas consentir. Elle assurait n'éprouver d'autre effet de sa chûte qu'un peu de courbature et un tremblement dans les nerfs causé par la frayeur. Comme il ne lui restait qu'un souvenir confus de cet événement, elle ne put satisfaire aux questions que son frère lui fit à ce sujet; et l'on sonna Richard, qui en avait été témoin, pour lui en demander les détails. Il raconta d'abord simplement le fait, mais quand il vint à dépeindre celui qui s'était si courageusement précipité au secours de la marquise, madame de Nangis s'écria: «Il n'en faut pas douter, ma chère, c'est notre bel étranger, et voilà un commencement de roman dans les formes. Vous êtes charmante, il est beau comme Apollon, vous ne l'avez jamais vu, il vous sauve la vie; c'est la perfection du genre. Mais ne faudra-t-il pas connaître un peu votre héros? Qu'est-il devenu, Richard, après notre départ?—Comme il me fallait suivre madame, je n'ai guère eu le temps de le savoir. J'ai seulement vu deux domestiques avec une livrée que je ne connais pas, transporter dans une belle voiture le jeune homme qui avait relevé madame la marquise. Ils étaient suivis d'un vieux monsieur qui se désespérait, en disant: «Le malheureux a l'épaule cassée.» Et je crois que cela se pourrait bien, car à la manière dont il s'est jeté sur les chevaux, il doit avoir reçu un violent coup de timon.» Valentine fut saisie d'effroi en apprenant l'affreux accident dont le sien était cause; elle donna l'ordre qu'on s'informât à qui elle avait tant d'obligation, et se promit de ne rien négliger pour lui en témoigner sa reconnaissance. M. de Nangis qui partageait ce sentiment, s'engagea à faire des démarches pour apprendre le nom de cet étranger, et l'aller remercier d'une action aussi généreuse.