Si la gaîté de M. de Saint-Albert avait bravé la maladie, elle s'éteignit bientôt en écoutant le récit des nouveaux chagrins de Valentine. Il s'indigna de la voir l'objet d'une persécution aussi peu méritée, et, dans son premier mouvement, il voulait écrire à M. de Nangis pour l'éclairer sur l'excès de son injustice, et lui prouver qu'il était de son honneur de la réparer. Mais Valentine le conjura de renoncer à ce projet, en lui démontrant l'impossibilité d'instruire son frère des calomnies dont elle était victime, sans lui en dénoncer les auteurs. «Je ne le persuaderais pas, ajoutait Valentine, il persisterait à me demander l'explication d'un mystère que je ne comprends pas moi-même; et le silence qu'il me faudrait garder sur plusieurs points envers lui, ajouterait encore à l'idée des torts qu'il me suppose. Je ne regagnerais point sa confiance, et sa femme la perdrait pour toujours. Le ciel me préserve de jeter dans cette famille les premières semences du trouble qui doit y naître un jour! J'en conviens, les reproches d'un frère pèsent cruellement sur mon cœur, mais ceux que je pourrais m'adresser l'oppresseraient bien plus encore!—Eh bien, soit, reprit le commandeur, je vous obéirai; mais promettez-moi de ne plus vous exposer à des scènes inévitables partout ailleurs qu'ici. Vous ne savez pas encore ce que l'on vous réserve, et le parti que la méchanceté va tirer d'une aussi belle circonstance; moi, je m'en doute, et j'exige que vous choisissiez cette retraite pendant l'orage. L'éclat que nous redoutions ne peut plus s'éviter. La vengeance d'un amour-propre tel que celui de M. d'Émerange doit être sanglante; puissent tous nos soins vous en mettre à l'abri. Mais il est de la plus grande importance qu'il ignore à jamais le nom de l'imprudent qui s'est permis sur son compte une injure impardonnable. Vous ne doutez pas de toutes ses recherches pour le découvrir. Joignez-vous à moi pour ordonner à Anatole de s'y soustraire en s'éloignant de vous. Il est persuadé que sa lettre n'est tombée qu'entre les mains de votre frère, et ne soupçonne pas que M. d'Émerange en ait eu connaissance. Profitons de son erreur pour lui demander au nom de votre repos un sacrifice que les peines qu'il vous cause vous donnent bien le droit d'exiger. Sur-tout plus de lettres, vous en voyez le danger. Il n'est point de secret qui y résiste. Fiez-vous à mon amitié du soin de dissiper ses inquiétudes sur votre sort. Calmez les agitations qui tourmentent votre ame, et laissez lui croire en partant que son absence est le prix de votre bonheur.—Disposez de moi, reprit en soupirant Valentine, je souscris d'avance à tout ce que votre sage bonté imaginera pour nous épargner de nouveaux malheurs. Mais je n'ai plus le courage qui soutient la volonté; ordonnez pour moi.» L'émotion de Valentine l'empêcha d'en dire davantage; elle sortit précipitamment pour cacher l'excès de sa faiblesse, et s'enfuit dans un des bosquets du jardin que le printemps commençait à parer, et là, sans s'apercevoir des bienfaits d'une saison charmante, Valentine s'écriait en pleurant: Il faut donc que je renonce à tout dans la nature!

CHAPITRE XXXIII.

Si le démon de la jalousie enfante les querelles entre les plus tendres amants, celui de la vengeance sait réunir les plus fiers ennemis, et l'humanité s'afflige de voir les serments consacrés a cette furie, plus fidèlement gardés que les serments inspirés par l'amour. Depuis long-temps M. d'Émerange convaincu de son empire sur le cœur de madame de Nangis, dédaignait un succès facile que tout le monde lui croyait acquis. Uniquement occupé d'un triomphe plus flatteur pour sa vanité, la tendresse de madame de Nangis lui semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplacé ce triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en reconnaissant la lettre présentée par son frère, prouvait assez la vérité; et la comtesse ne pouvait plus être accusée de mensonge. Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de femmes délaissées attestaient la séduction et l'inconstance, se voyait joué par la simplicité d'une femme de province, et insulté par un rival inconnu, dont l'obscurité semblait être le partage. Tant d'injures réunies demandaient une réparation éclatante; et comme la gloire d'un homme à la mode ne se soutient que par le déshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la réputation de madame de Saverny qui doit réhabiliter celle du comte d'Émerange.

Pénétré de cette idée, il se rend chez madame de Nangis, en obtient sans peine le pardon de ses torts; et, profitant de l'excès d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, séduit par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se défendre d'un attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientôt reconnu la différence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds de la seule femme qu'il eût jamais aimée. Après ce perfide aveu, desirant offrir une preuve incontestable de la sincérité de son repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine, et le livre à la comtesse comme un sacrifice qui lui répond de la franchise de ses sentiments.

Dans tout autre moment la vue de ce portrait eût transporté de colère madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose? Elle ne vit dans cette preuve d'infidélité que le plaisir d'en triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux torts de M. d'Émerange. Mais plus elle redoublait de clémence pour lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. «Venir ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austère, parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout cela pour enlever à son amie l'affection qui fesait son bonheur, et sacrifier, l'amour d'un homme comme il faut à quelque aventurier! Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de tolérer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre d'approuver les nombreuses faiblesses de sa sœur; mais il ne peut m'obliger à jouer le rôle de confidente: aussi vais-je lui déclarer que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien le tort qu'une intimité de ce genre pourrait faire à la réputation de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'écrive dès demain à la marquise, pour l'engager à prolonger son séjour chez madame de Réthel. Probablement son héros est quelque ami de cette prude; et soit fierté, ou faiblesse, elle obéira sans murmurer aux volontés de son frère.»

Ce plan servait à merveille les intentions de M. d'Émerange, et il se félicitait en voyant à quel point on pouvait se servir de la passion d'une femme pour se venger du mépris d'une autre: il quitta la comtesse en la conjurant d'épargner sa belle-sœur auprès des personnes que leur séparation allait surprendre. «Songez qu'elle appartient à votre famille, disait-il, et que vous devez autant qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes. D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous êtes bien sûre maintenant qu'ils ne vous coûteront jamais rien, ajoutait-il en baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement découvrir, pour nous amuser un peu, c'est le nom de ce monsieur qui m'honore d'une estime si particulière.—Pour peu que vous y teniez, reprit la comtesse, nous le saurons bientôt; mais, si je consens à vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est à condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre sentiment jaloux dans votre curiosité.—Moi, jaloux de ce chevalier invisible? Je vous jure de ne l'être jamais, à moins pourtant qu'il ne lui plaise aussi de vous tourner la tête.» Cette dernière flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de régner encore sur un cœur infidèle, la crainte de le voir s'échapper une seconde fois, et l'idée, si trompeuse de se l'attacher pour toujours par la reconnaissance, entraînèrent madame de Nangis dans tout l'excès d'une générosité coupable.

Mais si les folies du cœur sont suivies d'un aveuglement complet qui dissimule également à nos yeux les défauts de l'objet aimé et les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de même des égarements de l'imagination. Ils mènent aussi loin, mais sans cacher les dangers qui nous menacent. Cette fièvre d'idées qui naît des agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors que la raison, la méfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une mortelle inquiétude qui fait desirer le retour de l'accès. Madame de Nangis offrait une grande preuve de cette vérité. Tant que M. d'Émerange était resté près d'elle, elle n'avait pas douté un instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'était venue troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte venait de la quitter en lui répétant les assurances les plus tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa présence. La réflexion avait succédé à l'ivresse, le soupçon à la confiance, le repentir au bonheur. Les yeux fixés sur le portrait de Valentine, il lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, mais avait-il été donné par elle? Étonnée de n'avoir pas été plutôt frappée de cette pensée, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce qu'est devenu le portrait de sa tante: «Le voici, répond Isaure, en détachant de son cou le collier que M. d'Émerange lui a rapporté la veille.» La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans chacune des deux la pose est la même, mais le costume est différent. Cependant elle croit reconnaître que celle d'Isaure a servi de modèle à l'autre. La supposition que M. d'Émerange la trompe, et qu'elle ne doit peut-être ce portrait qu'à une supercherie, anime ses yeux de colère. «Je suis sûre, dit-elle à Isaure avec emportement, que vous avez prêté ce portrait à quelqu'un?—L'enfant effrayée se décide à mentir pour éviter d'être grondée, et se félicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa mère, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.

La comtesse rassurée par cette première épreuve, en médite encore d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent avant tout la nécessité d'éloigner une rivale dont la perte peut seule assurer sa tranquillité. Son esprit ne rêve plus qu'aux moyens d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Déja elle se réjouit des succès que lui promet sa supériorité dans l'art de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe elle-même des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide, et de la petite ruse d'une enfant.

CHAPITRE XXXIV.

Les vœux de madame de Nangis ne furent que trop tôt remplis. Son mari, convaincu par l'évidence des preuves qu'elle lui donne contre Valentine, avoue que la conduite de sa sœur ne mérite plus d'indulgence, et c'est presque sous la dictée de la comtesse, qu'il écrit à madame de Saverny la lettre qui doit lui fermer pour jamais l'entrée de sa maison. La rupture bien constatée, madame de Nangis ne songe plus qu'à la publier dans le monde avec tous les détails qui doivent justifier la sévérité de son mari, et perdre la réputation de Valentine. En moins de huit jours l'histoire s'en est tellement répandue, qu'elle est l'objet de toutes les conversations. Les hommes, piqués de n'être pour rien dans les torts d'une aussi jolie personne, se plaisent à les exagérer; les femmes en parlent avec tout le mépris qui sert à déguiser l'envie. L'une se promet bien de ne pas lui rendre son salut, si jamais elle la rencontre; l'autre court chez son amie pour la prévenir du danger de recevoir une folle qui vient de s'afficher ainsi; et lorsque quelque ame charitable ose demander la cause de ces mesures rigoureuses: