Dès ce moment, les journées d'Ellénore se partagèrent entre les soins qu'elle donnait à son fils, et ceux qu'elle prenait pour arriver jusqu'à madame Desprez. Déjà plusieurs fois, elle s'était présentée chez l'ouvrière, sous prétexte de lui expliquer elle-même comment elle désirait que fussent tracés les festons de ses garnitures; c'était toujours l'apprentie qui venait recevoir la commande dans le petit vestibule qui précédait la chambre de madame Desprez; c'était elle qui répondait aux questions d'Ellénore, de manière à trahir le respect profond qu'elle portait à sa maîtresse, et la distance qui existait entre elles, malgré tout ce que la misère faisait pour les rapprocher. La crainte d'être indiscrète empêchait Ellénore d'insister. Un jour pourtant, décidée à faire une nouvelle tentative, elle se rendit de bonne heure à la porte de madame Desprez; l'apprentie, qui vint lui ouvrir, avait les yeux rouges, et les joues luisantes de larmes.
—Ah! mon Dieu, que vous est-il arrivé? s'écria Ellénore avec l'accent du plus vif intérêt.
—Rien, madame, répondit l'apprentie en essuyant ses larmes; c'est qu'à force de travailler, madame s'est rendue malade, et je n'ai pu achever l'ouvrage qu'elle avait commencé; je vais vous le rendre, car dans l'état où est madame la…, sans doute elle ne pourra pas de longtemps…
Et les sanglots l'empêchèrent d'achever.
—Calmez-vous, dit Ellénore, en prenant affectueusement la main de cette bonne fille; et gardez cet ouvrage, je n'en ai pas besoin tout de suite. Mais ce que j'exige absolument, c'est que vous me donniez les moyens de secourir votre maîtresse, et cela sans vouloir pénétrer vos secrets; elle est peut-être comme tant d'autres grandes dames de France, réduite en ce moment à travailler pour gagner de quoi se nourrir: mais une telle gêne ne peut durer, la crise qui ruine tant de familles nobles ne saurait être éternelle, et l'époque où l'on fera justice de tant d'infamies, permettra bientôt aux pauvres émigrés de s'acquitter des services que la nécessité les force d'accepter en ce moment. Ainsi donc, n'hésitez pas à m'associer dans vos bons soins pour votre maîtresse. Voici de quoi satisfaire aux premiers soins, ajouta-t-elle en posant une bourse sur la seule chaise qui meublât cette antichambre. Je vais passer chez le docteur J…, qui demeure à côté de chez moi. Il sera ici dans une heure; préparez votre maîtresse à sa visite. Dites-lui qu'il lui est envoyé par un des amis ou des parents que vous lui connaissez. Cherchez aussi quelque moyen de lui expliquer, sans blesser sa fierté, qu'elle a ici une amie qui veille sur elle. Enfin, trompez-la de votre mieux; il y va de sa vie; cela doit l'emporter sur tous les scrupules que peut faire naître un mensonge aussi innocent.
Pour toute réponse, la bonne Victorine baisa le bas du mantelet d'Ellénore, puis elle essuya ses larmes en souriant d'espérance. La voix de la malade, qui se fit entendre, rappela aussitôt Victorine dans la chambre de sa maîtresse.
Madame Mansley se rendit chez le docteur J… qui lui promit de passer chez elle en sortant de chez madame Desprez. Elle apprit de lui que la pauvre femme était malade de fatigue, de chagrin et d'épuisement.
—C'est sans doute, ajouta-t-il, une femme de haute condition; malgré sa difficulté à s'exprimer en anglais, et son désir de rester inconnue, son langage trahit les habitudes d'un haut rang, d'une grande fortune. Elle conserve, au milieu des douleurs de tous genres, cette gaieté de bon goût qui n'abandonne pas les Françaises. On voit que sa pensée dominante est d'échapper à la pitié de ses amis. Sa fièvre l'inquiétait bien moins tout à l'heure que le désir d'apprendre comment j'avais su l'état où elle était, et qui m'avait donné l'idée de lui offrir mes services; je lui ai fait accroire que j'étais chargé par le gouvernement de donner mes soins aux émigrés français, et que les personnes qui les logeaient étaient invitées à me prévenir lorsqu'elles en connaissaient de sérieusement malades.
Alors elle s'est répandue en actions de grâces sur la protection que l'Angleterre accorde à ceux qui lui demandent asile; et elle a consenti à prendre à Apothicary hall les médicaments que je lui ai ordonnés, bien convaincue qu'ils étaient compris dans ceux qu'on donne aux hospices; un mot ajouté par moi à l'ordonnance la maintiendra dans cette illusion.
—Quel âge a-t-elle, demanda Ellénore, vous rappelez-vous ses traits?
Peut-être l'ai-je vue quand j'étais auprès de la duchesse de Montévreux?