—Sans doute, mais fort tard et fort inutilement; car le duc, quoique très-touché de l'intérêt que le marquis lui témoignait a persisté dans son amour pour l'indépendance et le travail.

«—J'aurais le spleen demain, lui dit-il, s'il me fallait rester un seul jour à la charité de mes protecteurs et les bras croisés, comme j'en vois tant d'autres de nos pauvres émigrés. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de laisser ignorer à tout ce qui me connaît le parti que j'ai pris; il n'est pas si à plaindre, je vous l'affirme. Le brave homme chez qui je suis est d'une vanité très-facile à vivre. Je lui répète plusieurs fois par jour qu'il a le plus bel établissement de Londres, et il me traite à merveille; je mange avec lui et sa famille. Sans lui avoir confié ma vraie situation, il devine qu'elle exige des égards, il en a, et je veux attendre chez lui la fin de nos malheurs.»

—Et moi aussi, dit Ellénore, je pourrais citer un exemple d'autant de courage, de noblesse et de résignation; mais je me tais pour obéir à la volonté de l'héroïne. Quand on fait tant de sacrifices pour garder le secret de sa détresse, on mérite de le voir respecter par tout le monde.

XXXIX

Pour accorder autant que possible sa curiosité et sa délicatesse, Ellénore chargea M. Gerbourg de veiller sur madame Desprez; elle l'envoya porter à l'apprentie plusieurs objets dont sa maîtresse devait avoir besoin, et lui recommanda de remarquer tout ce qui pourrait l'aider à connaître le rang véritable de madame Desprez. Les perquisitions de M. Gerbourg amenaient toujours quelques découvertes sur d'autres émigrés dont le caractère et la manière de vivre n'offraient pas moins d'intérêt, mais aucun renseignement positif sur madame Desprez. Enfin Ellénore reçut un billet de sa part, où elle lui exprimait sa reconnaissance pour ses bons soins dans les meilleurs termes; mais avec une orthographe fort incorrecte, et une écriture de femme de chambre.

L'apprentie aura écrit sous sa dictée, pensa Ellénore; et elle n'en fut pas plus éclairée.

L'hiver commençait à se faire sentir et redoublait la misère des pauvres réfugiés. Les nouvelles qui arrivaient de Paris étaient chaque jour plus sinistres. L'émigration était partagée entre deux classes fort distinctes: celle qui avait pu sauver assez de fortune pour attendre patiemment la fin de la Révolution ou de la Terreur, et celle qui, forcée de tout sacrifier au salut de sa liberté, de sa vie, avait épuisé ses ressources, et mettait son intelligence à profit pour ne pas mourir de faim. La première conservait sa gaieté, ses habitudes élégantes en dépit des événements; et la seconde, voulant imiter cette légèreté philosophique, s'appliquait à dissimuler sa misère, à y remédier par les moyens les plus étranges. Cette époque fatale a offert tant de preuves du courage, de la dignité, de l'intelligence et de l'inaltérable gaieté du caractère français, que nous croirions faire tort à notre histoire en les passant sous silence.

M. Ham…, que ses relations d'affaires avec les premiers banquiers de Paris mettaient dans la confidence des tribulations de fortune de nos plus grandes familles émigrées, en parlait souvent à Ellénore; et comme elle paraissait s'intéresser vivement au sort de ces exilés dont les noms lui étaient presque tous connus, M. Ham…, pour lui plaire, recherchait les occasions de se mettre en rapport avec eux.

—Il faut absolument que vous me rendiez un service, dit-il un jour à madame Mansley. J'ai à dîner chez moi, après-demain, une de mes parentes qui a épousé un émigré fort aimable; il lui donne en bonheur tout ce qu'elle lui a apporté en argent. Ils ont pour société intime une colonie de vieille noblesse française que je me suis engagé à promener, par ce beau froid, à Windsor, à Kew, et vous devriez venir m'aider à faire les honneurs de nos jardins anglais et de mon dîner. Ils seraient heureux de causer avec une Anglaise qui parle leur langue mieux qu'eux tous, et je ne serais plus embarrassé de savoir comment les recevoir agréablement.

Ellénore refusa le dîner, décidée à se soustraire au monde le plus possible; mais elle promit de diriger la promenade qu'elle faisait faire chaque matin à Frédérik, du côté de Windsor, et de ne point éviter la rencontre des dames françaises que devait y conduire M. Ham…