Le prince qui l'approchait ou l'attendait, était, en dépit de leurs airs indépendants, de leurs discours républicains, l'objet d'un vieux culte auquel le moins courtisan restait fidèle. Les habitudes anglaises avaient, à la vérité, rendu les devoirs de ce culte moins dangereux, les cérémonies moins fastidieuses; mais la religion était restée la même: celle qu'on a et qu'on aura toujours pour le pouvoir.
Chaque personne de la société s'était approchée pour saluer le prince. La vieille duchesse qui avait droit à la première politesse, l'attendait avec confiance; mais le prince, les yeux fixés sur Ellénore, saluait collectivement ceux qui se trouvaient là. A un mouvement qu'elle fit pour se retirer, il s'amusa à déconcerter son projet en s'emparant de Frédérik, pour lui montrer, dit-il, les beaux oiseaux qui venaient d'arriver des îles. L'enfant, ravi de les voir de près, et d'entrer dans les cages de ces oiseaux brillants de si riches couleurs et qu'il n'avait pu admirer que de loin, s'attache à la main du prince et le suit sans attendre la permission de sa mère.
On sait à quel point le prince de Galles était renommé pour ses nombreuses galanteries; et que l'honneur de lui plaire exposait à de grands dangers. Cependant il avait formé depuis longtemps une liaison fort peu dissimulée avec mistress Harbert, jeune veuve irlandaise, d'une grande beauté. Le roi se refusant à payer les dettes de son fils tant que cette liaison l'empêcherait de se marier, le prince s'était vu contraint de feindre une rupture, et de consentir à épouser sa cousine, la princesse Caroline de Brunswick. Trois mois devaient s'écouler avant la célébration du mariage, et le prince désirait employer cet intervalle le plus agréablement possible.
Aux compliments qu'il adressa à madame Mansley, à ses attentions marquées pour elle et pour son enfant, on devina bien vite ses projets de séductions. Et chacun devint très-curieux de voir comment ils seraient accueillis.
D'abord le prince tenant Frédérik d'une main, revint sur ses pas pour offrir son bras à Ellénore.
—Pardon, monseigneur, dit-elle en s'inclinant, sans accepter l'honneur qui lui était offert, mais madame la duchesse est là.
—Je vous remercie de me le rappeler, dit le prince, car auprès de vous on oublierait tous ses devoirs.
Alors, se tournant vers la duchesse de…, il la combla de joie en lui accordant la faveur à laquelle son rang et son âge lui donnaient tous les droits.
La conduite d'Ellénore, en cette légère circonstance, fut généralement approuvée, mais plus par M. Ham… que par tout autre. Il était accoutumé à voir le prince triompher si vite des scrupules et des obstacles en tous genres qui s'opposaient à ses désirs, qu'à la seule idée des hommages que Son Altesse pouvait adresser à Ellénore, il s'était senti pâlir d'effroi. Il se livrait au plaisir que lui causait la leçon donnée par Ellénore au prince, lorsque le colonel Saint-Léger lui dit à voix basse:
—Ah! si le prince rencontre de ces manières-là, c'en est fait; il deviendra amoureux à en perdre la tête!