C'était Ellénore qui avait profité de la rencontre du prince avec M.
Fox, et de l'entretien qui s'en était suivi pour s'en échapper avec
Frédérik, et venir prier M. Ham… de les conduire en hâte à sa voiture.
L'instinct qui fait si vite deviner aux femmes les sentiments qu'elles inspirent, avait fait pressentir à Ellénore l'empressement que M. Ham… mettrait à la soustraire le plus tôt possible aux coquetteries du prince. En effet, il bénit M. Fox et la nouvelle qui lui avait servi à captiver un moment l'attention du prince, au point de ne pas s'apercevoir du départ d'Ellénore. Il l'aida à monter dans sa calèche, en lui promettant de l'excuser auprès de M. de Lally et de M. de Malouet qu'elle devait ramener, et en se chargeant de les reconduire chez lui où tous devaient dîner. Ellénore revint de cette promenade plus décidée que jamais à fuir toute occasion de se retrouver en si noble compagnie.
XLI
Le lendemain de cette promenade, de ce dîner offert de si bonne grâce par M. Ham… à l'élite des réfugiés qui se trouvaient à Londres, la nouvelle de la condamnation de Louis XVI vint les jeter dans la consternation. Encore plus frappés de la violation du pouvoir royal que du jugement inique qui faisait tomber la tête d'un innocent, les émigrés s'abordaient en levant les mains au ciel, mais sans proférer une parole, dans la crainte de maudire cette sanglante parodie devant quelque descendant d'un des bourreaux de Charles 1er. Dans cette affliction profonde, c'était un soulagement que d'en parler avec confiance, et le salon d'Ellénore devenait un asile précieux pour les malheureux Français qui pleuraient sur leur patrie; aussi, chaque jour, M. de Lally ou M. Malouet la suppliaient-ils d'y admettre quelque nouvelle victime de la Révolution. Refuser d'accueillir des proscrits, d'adoucir leur misère, c'était une prudence impitoyable, dont le coeur d'Ellénore n'aurait jamais eu le courage.
Ce même sentiment de fraternité pour tout ce qui souffrait, lui révèle le chagrin que la nouvelle de la mort du roi doit causer à madame Desprez; elle craint que la santé de la pauvre femme, déjà si faible, n'en soit accablée; elle se rend chez elle pour questionner la bonne Victorine sur l'état de sa maîtresse.
Elle entre dans la première pièce où la jeune apprentie travaille habituellement; elle ne l'y voit pas; sa broderie, son dé, sont tombés sur le plancher; tout prouve qu'elle a été interrompue vivement dans son travail par quelque événement.
C'est sans doute sa maîtresse qui se sera trouvée mal, pense Ellénore.
Et elle s'approche doucement de la porte qui sépare ce cabinet de la chambre de madame Desprez.
La porte est entr'ouverte et lui permet de voir que Victorine n'est pas là. Le bruit des pas d'Ellénore sur le plancher mal joint ne fait faire aucun mouvement à la malade. Ellénore la croit profondément endormie; et, poussée par une curiosité irrésistible, elle s'avance vers le lit, et elle a peine à retenir un cri de surprise en reconnaissant dans cette malade la marquise de M… la parente, l'amie la plus intime de la duchesse de Montévreux.
Elle reste un moment immobile, l'esprit envahi par cette pensée: le ciel livre à mes soins l'amie de celle qui m'a perdue, et je puis lui sauver la vie!… Alors, s'apercevant que la marquise de M… est sans connaissance, Ellénore prend le flacon de sels qu'elle portait sur elle, et le lui fait respirer. En cet instant, Victorine accourt suivie du docteur J…