—Est-il possible! s'écria Ellénore, rendue au courage par la menace; vous que je croyais noble, généreux, sensible; vous que j'aurais imploré dans mes peines, comme un appui, un ami consolateur; vous ne pensez qu'à mettre le comble à tous les maux qui m'accablent. Ma position dans le monde m'expose à d'injustes mépris, vous ne voulez pas que j'en sorte: l'amour le plus pur m'a perdue aux yeux du public, vous voulez qu'un amour coupable justifie les humiliations dont on m'abreuve, vous voulez m'enlever ma propre estime… Ah! vous êtes le plus cruel de tous mes ennemis…
—Je ne veux rien que votre pitié, Ellénore! Ah! ne me refusez pas! Songez que dans l'état où me plonge l'idée de ce mariage, vous seule pouvez diriger mes actions; que l'accent de votre voix est le seul qui parvienne à mon coeur; que vous êtes ma folie, ma raison, et que vous seule porterez le remords de ce que je puis tenter dans l'excès de ma douleur.
—Oh! mon Dieu! que faire? disait Ellénore vivement émue; quels conseils dois-je écouter?…
—Ceux de votre coeur. Il est impossible qu'il ne soit pas touché de mon supplice, qu'il ne soit pas effrayé de ma démence. Ah! par grâce, épargnez-nous à tous trois des malheurs irréparables.
—Mais par quels moyens? J'ai donné ma parole au prince, j'ai juré sur la tête de mon fils de me sacrifier à son bonheur… Je me suis enchaînée… je ne saurais…
—Ah! dites un mot, hésitez seulement; et cent obstacles vont naître contre ce fatal projet; des événements imprévus vont vous relever de vos serments, il n'est rien que je ne puisse tenter pour vous affranchir.
—Gardez-vous-en bien, interrompit Ellénore indignée; si l'on peut soupçonner que vous êtes la cause de cette rupture, si vous osez provoquer M. Ham… je ne vous revois de ma vie.
—Ah! vous l'aimez! s'écrie Albert anéanti. Je n'ai plus d'espoir…
—Cette lettre vous apprendra si je cédais à d'autre sentiment qu'à l'amour maternel. En l'écrivant j'étais loin de vous attendre; lisez, ajouta Ellénore en présentant à M. de Savernon la lettre commencée où elle exprimait à M. Ham… le regret qu'elle éprouvait de ne pouvoir répondre à son amour que par l'amitié.
A peine Albert a-t-il jeté les yeux sur ce papier que, rendu à la vie par l'espérance, il jure de se soumettre à tout ce qu'exigera Ellénore, pourvu qu'elle ne le condamne pas à la voir au pouvoir d'un autre. Il lui peint avec une éloquence si persuasive le désir féroce qui s'empare de lui à cette seule idée, son impuissance à combattre les affreux projets que lui dictent le désespoir, la vengeance, qu'effrayée des malheurs qui doivent en résulter, Ellénore promet d'ajourner sa réponse à M. Ham…