M. de Croixville et le marquis de Rosmond, qui était rentré dans la salle après le départ d'Ellénore, conservèrent seuls toute leur raison. La blessure de celui-ci lui servit de prétexte pour se refuser aux nombreuses libations qui commençaient à troubler l'esprit des plus intrépides buveurs. Ce même prétexte lui servit encore pour s'exempter d'aller le lendemain matin reconduire le prince jusqu'à Paris. Il fut convenu qu'il viendrait les rejoindre très-doucement dans sa voiture. Mais le souper fini, M. de Croixville, redoutant quelque démarche audacieuse de la part de ses hôtes, veilla, ainsi que plusieurs de ses gens, jusqu'au moment du départ. M. de Rosmond ne se coucha pas non plus. Tous deux veillèrent, sans s'en douter, pour la même cause.

Après avoir passé un habit de voyage, le marquis de Rosmond descendit dans la cour du château pour saluer le prince et partir en même temps que tous ceux qui l'accompagnaient. En effet, les équipages étant avancés, et le prince venant de s'élancer dans le sien, M. de Rosmond monta dans sa calèche en donnant l'ordre au postillon d'aller au pas pendant quelque temps pour qu'il pût s'habituer par degrés au mouvement de la voiture. Mais tous les carrosses, les cavaliers et les piqueurs ayant quitté la longue avenue du château pour prendre la grande route, M. de Rosmond dit à son postillon de retourner au château, qu'il y avait oublié son portefeuille; et bientôt il se trouva dans le petit salon où venait de descendre Ellénore.

XIII

En voyant entrer M. de Rosmond, le premier mouvement d'Ellénore fut de se lever pour sortir du salon. Mais le marquis la retint en la conjurant de l'écouter au nom de tout ce qu'elle se devait à elle-même.

—Vous allez me trouver bien téméraire, dit-il, mais quand il s'agit de votre sort, de votre honneur, je puis braver la crainte de vous déplaire.

—Que voulez-vous dire, monsieur, quel ton solennel! répondit Ellénore avec une sorte d'effroi.

—Je veux dire, répondit Frédérik en s'asseyant près d'Ellénore, que vous ignorez sans doute la place que vous occupez ici.

—Hélas! non, je le sais, c'est celle d'une protégée, et malgré tous les soins de M. de Croixville à me faire croire que tant de bontés acquittent à peine le bonheur qu'il éprouve à me servir de père, je me sens quelquefois humiliée de tout lui devoir. C'est mal, c'est ingrat de ma part, j'en conviens, mais la fierté de mon caractère l'emporte sur ma reconnaissance; je devrais bénir sa protection, eh bien, je sens qu'elle me pèse.

—Que serait-ce donc si vous saviez le nom qu'on lui donne?

—Qui oserait la calomnier? demanda Ellénore en se sentant pâlir.