Ravie de ce pathos sentimental, elle chargea le berger, dont les moutons paissaient dans la prairie, de remettre son billet au beau cavalier qu'il avait aidé à secourir peu de jours avant. Ce service, richement payé, fut rendu avec exactitude. Le comte Charles, devinant l'illusion que se faisait la vieille miss, se promit d'en profiter pour arriver jusqu'à Ellénore, et il écrivit au crayon sur un des feuillets de son agenda:
«Il n'est pas de pouvoir au monde qui m'empêche de porter à vos pieds l'hommage de ma reconnaissance; dussiez-vous me laisser passer la nuit sous vos fenêtres sans me donner la consolation de vous entretenir un moment, l'aurore m'y trouvera, et ma constance à attendre un mot, un regard de celle qu'on ne peut voir sans l'adorer, vous apprendra ce que je n'ose dire.»
Il n'en fallait pas davantage pour mettre le comble au délire d'une tête aussi folle.
—Enfin, s'écria miss Harriette en pressant sur ses lèvres ces lignes, dont les caractères s'effaçaient sous ses baisers, enfin j'ai trouvé celui qui devait répondre à tout ce que mon coeur a de passion, de tendresse, celui qui comprend ainsi que moi ce que l'amour exige, celui que nul obstacle n'arrête! Béni soit le malheur qui nous a réunis, ce malheur qui lui a démontré tout à coup les trésors de sensibilité que renferme mon âme! Et je sacrifierais le bonheur de me consacrer à un tel amour! je repousserais les voeux d'un homme aussi adorable, par déférence pour l'antipathie d'un parent! Non, il y va de ma destinée; j'ai trop longtemps attendu la félicité qui m'est offerte en ce jour, je ne l'immolerai pas au caprice de mon cousin.
Alors la vieille miss, cherchant à concilier ses projets romanesques avec la crainte de provoquer quelque acte de violence de la part de Frédérik, se décida d'abord à ne mettre personne dans sa confidence, puis à descendre dans le jardin au milieu de la nuit, et à se munir d'une des clefs qui ouvraient la porte donnant sur les prés; car la haie qui entourait l'enclos était si large et si touffue qu'on ne pouvait la franchir sans beaucoup de difficultés.
Pendant que cette intrigue singulière se tramait, Ellénore, renfermée dans sa chambre, méditait sur une lettre de Frédérik qui lui annonçait son prochain retour sans en préciser l'instant. Il régnait dans cette lettre une sorte de contrainte mêlée à des assurances d'amour, à des promesses de dévouement pour l'avenir, quels que fussent les événements qui pourraient jeter le trouble dans le lien qui les unissait. C'étaient des serments inutiles, des prévisions effrayantes, des contradictions difficiles à expliquer, dont l'esprit d'Ellénore s'épuisait en vain à chercher la cause. Mais elle allait revoir Frédérik, elle allait lire dans ses yeux ce qu'il lui fallait croire, et il n'est point de craintes vagues, de pressentiments funestes dont la joie d'un retour ne triomphe.
XXII
En s'embarquant dans la plus ridicule aventure, le comte Charles n'avait pas prévu les difficultés d'un rendez-vous nocturne avec une femme vieille et laide dont il fallait ménager l'amour-propre, sous peine de s'en faire une ennemie dangereuse. Mais il fallait vaincre cette difficulté pour arriver à son but; et le comte n'hésita point à l'affronter. D'ailleurs le comique de la situation lui promettait des récits amusants dont ses amis riraient de bon coeur, et cela maintenait son courage. Il était trop certain que sa belle ne le ferait pas attendre et peut-être pas languir; aussi avait-il préparé un moyen sûr d'interrompre l'entretien. A un signal convenu, un de ses gens vêtu en gentleman, devait faire du bruit, s'avancer vers la petite porte, enfin donner la crainte d'une surprise qui ternirait pour jamais un honneur si longtemps conservé sans tache. Le comte avait de plus un grand intérêt à faire parvenir à Ellénore un avis important; cet avis était contenu dans une lettre, et il fallait qu'il le donnât lui-même à Ellénore, car personne ne se serait chargé de la remettre.
—Est-ce vous, Charles? dit miss Harriette, en entendant marcher de l'autre côté de la haie.
—Oui, ouvrez.