Cependant elle veut acquérir à tout prix la certitude de l'infâme conduite de Frédérik; elle va jusqu'à se résigner à voir cette lady Caroline Rosmond, à apprendre de sa bouche même par quels moyens lord Rosmond est parvenu à lui cacher les liens qui l'enchaînaient à une autre. Elle veut savoir laquelle des deux est la victime… Elle veut braver l'horreur d'une explication dont elle prévoit trop que la honte doit rejaillir sur elle seule. Mais que lui importe une humiliation de plus!

Dans l'excès du malheur, on sent parfois quelque volupté à l'accroître volontairement; l'espoir d'y succomber explique cette folie. Ellénore se flatte qu'elle ne pourra, sans mourir, voir lady Caroline s'indigner aux questions qu'elle va lui faire sur ses droits à porter le nom de Rosmond, et elle prie le ciel d'amonceler tant de coups sur sa tête qu'elle en reste anéantie à jamais.

C'est, exaltée par cette horrible pensée, qu'elle sort de son appartement pour descendre dans celui de lady Caroline. Sans réfléchir à l'inconvenance de se présenter ainsi, seule, les cheveux épars, et dans le désordre d'une personne qu'une nouvelle foudroyante vient de mettre au désespoir, elle va sonner à la porte de lady Caroline, lorsqu'un valet de l'hôtel monte à la hâte l'escalier pour remettre, dit-il, une lettre à la dame anglaise.

—Ah! par grâce, laissez-moi voir l'adresse, s'écrie Ellénore. Le valet la lui montre sans se dessaisir de la lettre, car l'air égaré d'Ellénore lui fait redouter quelque tentative extraordinaire. Mais bientôt sa crainte se change en pitié, car Ellénore, pâle, chancelante, s'appuie en vain sur la rampe; elle sent ses jambes fléchir, et tombe assise sur les marches de l'escalier. Là, un torrent de larmes vient soulager l'oppression qui l'étouffe.

—Plus de doute, s'écrie-t-elle… je suis perdue…

Et le domestique, touché de l'état de douleur où il voit Ellénore, veut ouvrir la porte de milady pour demander du secours; mais Ellénore frémit à la pensée de recevoir les soins de sa rivale; elle reprend courage, et supplie le domestique de n'appeler personne, mais de l'aider seulement à remonter chez elle. Là, un calme trompeur s'empare d'elle; elle raisonne sa situation; elle se demande si son courage peut braver la fatalité qui la poursuit, si elle se sent la force de vivre innocente et déshonorée.

—Non, s'écrie-t-elle, puisque le ciel ne m'a donné ni la méfiance qui sauve de la trahison, ni la résignation qui fait supporter les soupçons, c'est qu'il me permet de m'en affranchir par…

En ce moment, le petit Frédérik, qui revenait de la promenade, accourt pour embrasser sa mère, et pour lui montrer les joujoux qu'une belle dame lui a donnés.

A la vue de son enfant, Ellénore repousse avec horreur l'idée inspirée par son désespoir; elle sent qu'un devoir sacré lui commande de vivre.

—Ah! je souffrirai tout pour toi, s'écrie-t-elle en pressant l'enfant sur son sein; je vivrai pour t'apprendre à connaître ta mère, à la défendre, à la justifier… toi seul m'honoreras sur cette terre. Eh bien, ton estime me suffira… tu seras ma consolation… mon honneur… Oui, mon honneur, car tu sauras venger mon offense et la tienne. Puis, passant tout à coup d'une exaltation de tendresse aux emportements d'une trop juste indignation, elle ordonne à Frédérik de haïr son père; de grandir en force, en courage, pour le frapper de sa propre main, pour le ravir à jamais aux embrassements d'une rivale, de celle qui seule a le droit de porter son nom; enfin, elle délire.