—Mais ton Rosmond à toi… quel est-il?…
La réponse d'Ellénore allait décider du sort de deux personnes. L'accusation de bigamie, fondée ou non, allait faire arrêter lord Frédérik et lady Caroline. Ellénore hésite. La vérité, qu'elle n'a jamais trahie, s'offre à elle, mais sanglante, une double sentence à la main. Elle la repousse. Les patriotes s'impatientent, murmurent, et répètent d'un ton menaçant:
—Allons, parle! Ton Rosmond, quel est-il?
—Le cousin germain de l'autre, répond-elle d'une voix assurée; né comme lui, la même année, dans la même ville.
—Tiens! ce hasard! dit le plaisant de la troupe; on n'en voit comme ça que dans les comédies. Elle croit que nous sommes à la Gaieté. C'est pour sauver sa bonne amie qu'elle invente cette histoire.
—Tout de même, c'est possible, dit l'agent. Il faut s'assurer du fait.
—Eh bien, gardez-moi en prison, reprit Ellénore, jusqu'à ce que vos doutes soient éclaircis, mais laissez cette femme libre.
—Ce sera tout le contraire, citoyenne, dit le municipal en souriant. Celle-ci restera en surveillance ici, jusqu'au moment où elle se fera réclamer par une autorité compétente. Quant à toi, tu es Française, comme on voit bien à ton parler, tu peux continuer ta route, mais à la condition de nous instruire de ce que tu vas faire à Paris, de l'hôtel où tu comptes descendre, et du nom du député qui peut te servir de caution.
—S'il faut subir tant de vexations pour voyager en France, dans ce pays où l'on se bat pour la liberté, j'aime mieux retourner à Londres, dit Ellénore, espérant que sa résistance lui attirera un malheur qui fera diversion à celui qui la tuait.
—Sais-tu bien, qu'avec ces manières-là, tu te feras coffrer, ma petite? dit le municipal, espérant intimider Ellénore, et ne comprenant rien à la manière dont elle semblait défier son autorité; mais nous avons assez de mauvaises têtes ici, tu peux retourner d'où tu viens; je vais apostiller ton passe-port pour qu'on te laisse te rembarquer à Calais.