—Édouard de Montévreux, continua-t-elle, était venu lui demander asile, il vient d'être arrêté chez elle, à la campagne, et vous devez comprendre le trouble, l'inquiétude où cet événement la jettent; elle court toute la journée après ceux qui pourraient intercéder pour le jeune émigré, dont la situation est très-mauvaise en ce moment.
—Si mauvaise, interrompit le vicomte, que je vous quitte pour aller en parler à mon frère; il connaît plusieurs de ces coquins en place, dont le crédit lui a servi plus d'une fois en semblable occasion. Je vais le faire agir près d'eux en faveur d'Édouard.
A ces mots, il sortit, et M. de Rheinfeld se félicitait de rester seul avec madame Talma, dans l'espoir de la questionner sur Ellénore, lorsqu'on annonça Chénier et madame Baguerval, vieille femme, riche, spirituelle, avec des manières communes et un caractère distingué.
Cette madame Baguerval, veuve d'un opulent financier, avait pour premier mérite de dire tout ce qui lui passait par la tête. D'abord enthousiaste de la Révolution, elle l'avait prise en horreur en en voyant les suites, et elle se moquait également des travers de tous les partis et des défenseurs de toutes les opinions. Avide de savoir ce qui se passait par pur intérêt pour le pays, elle en tirait des conséquences qui se réalisaient très-souvent, et qui lui avaient fait donner par Chénier le surnom de sibylle bourgeoise.
Loin de se choquer du sobriquet, elle en était vaine, et s'efforçait de le justifier à chaque événement politique assez important pour exciter l'inquiétude publique.
—Eh bien, que faut-il croire de cette conspiration avortée, dit-elle en entrant, est-il vrai que la plupart de nos ci-devants aient donné dedans comme des imbéciles, et que nous allons revoir les beaux jours de la guillotine? Ah! si c'est ainsi, je vous dis adieu, et retourne dans les vignes de mes bons Champenois; j'aime encore mieux mourir d'ennui que de mort violente.
—De semblables horreurs ne se revoient pas… dans le même siècle du moins, dit Chénier. Nous avons bien plutôt à craindre un retour de la tyrannie. Mais voilà un renfort, ajouta-t-il en tendant la main à Adolphe, contre les invasions despotiques, et tant qu'il restera quelques voix indépendantes, elles tonneront de toute leur éloquence contre ces bourreaux de la liberté qui, après l'avoir mutilée à coups d'échafaud, veulent l'achever à coups de sabre.
—Il est certain, dit madame Talma, que si on le laisse faire, le vainqueur de l'Italie sera bientôt celui de la France.
—Il l'est déjà, dit madame Baguerval, et vos beaux discours, tous les efforts d'une opposition bourgeoise ou républicaine n'obtiendront rien contre la puissance d'un ambitieux à épaulettes. En France, on ne se soumet qu'à ce qui se bat, qu'à ce qui tue. Robespierre n'a dû son règne d'un moment qu'à son système sanguinaire, qu'à ses massacres quotidiens; et Bonaparte, couvert de sang autrichien, prussien et autres, fera tout ce qu'il voudra de notre nation. C'est ce qu'avaient parfaitement compris Aréna et ses complices. A propos de ceux-là, est-il vrai qu'Édouard de Montévreux soit du nombre, et qu'il ait été dénoncé par cette belle personne que j'ai vue chez vous, et qui avait, dit-on, à se venger de la duchesse de Montévreux!
—Quelle infamie! soupçonner madame Mansley d'une pareille atrocité, et c'est vous, madame Baguerval, vous dont chaque journée est marquée par quelque noble dévouement, qui croyez si facilement à une si lâche vengeance!