—C'est ce bavard de vicomte qui, dans sa joie de voir madame de Montévreux à l'abri des gentillesses de Fouché, n'aura pu se taire sur la générosité d'Ellénore; car vous saurez que ce complot d'Aréna et compagnie n'aurait jamais pris la moindre consistance sans la protection toute paternelle que lui a accordée le ministre de la police; il sait qu'on ne reste en place auprès des ambitieux qu'en servant à leur élévation et à leur sûreté; il a secrètement encouragé quelques ennemis de Bonaparte à conspirer contre sa vie, et a glissé parmi les conjurés un de ses agents qui le tenait au courant de toutes les démarches; celui-ci, après avoir déterminé les conspirateurs à prendre jour pour assassiner le général, quand il serait dans sa loge à l'Opéra, est allé les dénoncer à Fouché, qui s'est fait un mérite auprès de Bonaparte de tenir tous les fils du complot et de pouvoir arrêter les chefs au moment même de l'exécution. Mais avant d'en venir à ce brillant coup de théâtre, Fouché a profité de l'occasion pour adoucir la haine dont le premier consul honore les jacobins, et la reporter sur les royalistes; il en a compromis plusieurs dans cette conspiration de fantaisie, et cela pour le dégoûter de signer chaque jour la radiation de quelque émigré. Siéyès qui sort d'ici, ajouta madame Talma, est dans l'admiration de la manière dont Fouché vient de reconquérir la confiance du général régnant. Se rendre indispensable au maître qui vous déteste, n'est-ce pas faire preuve d'une grande habileté?

—Sans doute; mais comme ce zèle habile peut aller jusqu'à créer des assassins, dit Adolphe, et faire tomber leur tête, je m'en tiendrai à la terreur qu'il m'inspire.

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de Maillat-Garat; il venait de chez madame de Montesson, où il avait eu une scène très-vive avec un ami du duc de Montévreux à propos de madame Mansley et de la part odieuse qu'on lui donnait dans le péril où s'était trouvée la duchesse.

—Vous m'en voyez encore tout ému, dit-il; mais les expressions de ce monsieur étaient si injurieuses pour la pauvre femme, si blessantes même pour ses amis, qu'il n'y avait pas moyen de les écouter de sang-froid.

—Et comment nommez-vous cet acharné calomniateur? demanda Adolphe avec un sourire amer et les lèvres tremblantes de colère.

—Ah! je serai plus généreux qu'il ne le mérite, je ne le nommerai pas.

—Voilà une discrétion bien inutile; vous n'étiez pas seuls, et les nombreux habitués du salon de madame de Montesson ne garderont pas le secret de cette scène: après le plaisir de dire du mal vient celui de le répéter.

—N'importe, j'ai déjà le remords de vous en avoir parlé, car c'est faire trop d'honneur aux méchants bavards que de s'indigner contre leur médisance; il serait plus simple et plus sage de la mépriser. Mais le succès qu'elle obtient fait perdre patience; il n'est pas une personne, là présente, qui ait douté un instant de l'infamie prêtée à madame Mansley. C'était, disait chacun, une vengeance toute naturelle de la part de cette sorte de femme; une espièglerie révolutionnaire très-excusable dans la Ninon de Siéyès, de Chénier et autres… et cent propos de cette espèce difficiles à supporter, lorsqu'on connaît, comme vous et moi, le noble caractère de madame Mansley.

—Et pourquoi le souffrir, dit vivement M. de Rheinfeld, pourquoi la société n'en ferait-elle pas justice? C'est avec cette belle tolérance qu'on a fait de la calomnie la reine du monde civilisé.

—Ne voulez-vous pas qu'on s'érige en défenseur de l'innocence, comme du temps de la chevalerie? On se moquerait bien trop aujourd'hui d'un redresseur de torts.