Ellénore, dégoûtée du monde par tout ce qu'elle en supportait d'injustices, s'était constamment refusée à venir passer l'hiver à Paris; mais, vaincue par les instances de la marquise de C…, elle avait consenti à prendre une loge avec elle pour entendre le fameux oratorio de Haydn, qui devait être exécuté par les premiers talents.
Cette loge de l'avant-scène se trouvait être presque en face de celle du premier consul, aux premières, entre les deux colonnes. On l'attendait pour donner le signal du premier accord, lorsqu'il entra dans sa loge d'un air serein, mais les lèvres blanches, le regard troublé, enfin dans l'attitude d'un homme qui veut paraître calme en dépit d'une émotion terrible; madame Bonaparte, assise près de lui portait à chaque minute son mouchoir à ses yeux. Les aides de camp Lannes, Berthier, Le Brun et Lauriston sortaient de la loge successivement, et revenaient dire quelques mots à l'oreille de Bonaparte, qui les écoutait sans donner le moindre signe qui pût faire deviner l'impression qu'il en recevait.
On avait entendu une forte explosion un moment avant l'arrivée du premier consul, qu'on avait généralement supposée être un coup de canon tiré en l'honneur du vainqueur de l'Italie; mais la nouvelle de la machine infernale s'étant aussitôt répandue parmi les spectateurs, ils se mirent à discourir sur l'atroce tentative, à laquelle le premier consul venait d'échapper par miracle, et l'exécution du chef-d'oeuvre d'Haydn, s'accomplit sans que personne y prit garde.
C'était à qui accuserait son ennemi de cette machination infernale. Les victimes, soustraites par hasard aux massacres de la Terreur, croyaient reconnaître dans la férocité qui avait décidé la chute de tout un quartier, pour atteindre un seul homme, cette rage républicaine, qui ne pardonnait à aucune supériorité passée ou présente.
Les amis de la liberté, ceux que les crimes dont elle avait été le prétexte n'en avaient pas dégoûtés, accusaient hautement le parti vendéen de cet affreux complot, et soutenaient que les instigateurs de la guerre civile en France étaient seuls capables d'avoir voulu renverser à tout prix l'homme qui devait bientôt les soumettre.
Le peuple criait sur le Carrousel: «Mort aux Anglais! mort aux ennemis de la République! Scélérat de Pitt! voilà bien ton ouvrage!»
La salle de l'Opéra offrait un spectacle tout particulier: le drame n'y était plus sur le théâtre, mais dans les loges. La parure éclatante des femmes qui les remplissaient contrastait d'une étrange manière avec la pâleur et l'abattement de leur visage; celles dont les maris attachés à la fortune de Bonaparte venaient de braver à sa suite un danger si imminent, ne pouvaient calmer leur effroi; car le hasard providentiel qui venait de sauver le vainqueur de l'Italie et de la Révolution, le protégerait-il toujours? Et ne pouvait-on pas tout craindre d'ennemis assez lâches pour accomplir dans l'ombre de tels attentats?
Les émigrés rentrés, à qui les nouvelles mesures du gouvernement inspiraient assez de confiance pour se donner quelque plaisir, se reprochaient vivement d'être venus à cette fête musicale, car le temps où l'imprudence de se montrer était punie de mort, pouvait revenir. Le crime d'un parti pouvait raviver ceux d'un autre; et c'est en proie à ces tristes réflexions, que l'ex-duc de L…, le ci-devant marquis de N…, s'efforçaient de paraître écouter avec délices l'Oratorio de Haydn.
On sut bientôt, par le récit des aides de camp du général en chef, que celui-ci n'hésitait pas à mettre sur le compte des septembriseurs le nouveau massacre dont il devait être la première victime; mais le ministre de la police, tout en approuvant cette opinion, ne la partageait pas, et ses ordres étaient donnés pour poursuivre de préférence les agents du parti qu'il soupçonnait. Il désirait tant les trouver coupables d'un crime qui dépassait tous ceux de la Révolution!
Parmi les bruits absurdes qu'enfantent toujours les grands événements, il courut celui d'une farce politique et sanglante, imaginée par les séides du Mahomet corse pour le rendre plus intéressant, et motiver la création d'une garde prétorienne à laquelle on donnait déjà le nom d'impériale.