Adolphe discourait à ce sujet un soir chez madame de Seldorf, lorsqu'on annonça le comte de B… A ce nom détesté, le coeur du tribun s'émeut d'une féroce joie; sans interrompre la discussion qui l'anime, il y entremêle de certaines phrases contre les Vendéens, dont la susceptibilité de M. de B… peut s'irriter. Il signale avec éloquence l'injustice de déporter, sur la simple dénonciation d'un faux frère, une centaine de patriotes échappés à la guillotine, lorsque Paris ouvre tous les jours ses portes aux chouans qui, las de tuer des Français, viennent se reposer des fatigues de la guerre civile au balcon de l'Opéra, et se vanter de leur brigandage dans les salons de l'aristocratie.

—Pourquoi ceux-là, ajoute M. de Rheinfeld en fixant son regard sur M. de B…, ne seraient-ils pas plutôt soupçonnés d'assassinat, d'invention infernale que les républicains?

—Parce que ceux-ci ont fait leurs preuves, monsieur, dit le comte avec ironie, et que les assassins d'un roi peuvent bien s'abaisser jusqu'au meurtre d'un consul, ne fût-ce que pour s'entretenir la main. D'ailleurs, comment douter de la voix qui les accuse? de cette voix qui sait si bien voter?

—C'est parce qu'elle a voté la mort de Louis XVI, qu'il fallait douter de ses arrêts.

—Oui, s'ils tombaient sur des gens comme il faut; mais, comme ils ne frappent que ses amis, on peut les laisser faire? il n'y aura pas dans tout cela un honnête homme à regretter.

—Qu'en savez-vous? reprit Adolphe avec tant d'insolence, que madame de Seldorf, effrayée de la tournure que prenait la conversation, s'empressa de l'interrompre en questionnant M. de B… sur le traité de paix dont son ami, le comte de Cobentzel, discutait les articles avec Joseph Bonaparte à Lunéville.

Le sujet était d'un intérêt puissant, et madame de Seldorf, dont l'esprit savait jeter du piquant et même de la gaieté sur les questions les plus graves, espérait voir céder toutes les querelles d'opinions au plaisir de l'entendre si bien développer ses idées. Elle ignorait qu'il y eût préméditation dans les attaques de M. de Rheinfeld, et que tout sert de prétexte à la mauvaise humeur d'un homme décidé à se venger d'un autre.

Cependant les épigrammes prirent de part et d'autre un tour de plaisanterie qui rassura les personnes présentes sur l'issue de cette petite guerre. M. de B… s'amusait à répéter les mots ridicules des parvenus sur le danger qu'avait couru le héros de vendémiaire et les phrases emphatiques de bourgeoises qui composaient déjà la cour de madame Bonaparte.

—C'est étrange, répondait Adolphe, en répétant les sottises qui excitaient le rire général, je ne reconnais pas là l'esprit fin et gracieux de madame de Rémusat, le bon goût et la distinction de madame de Canisy, ni la politesse exquise de l'ancienne duchesse de la Rochefoucauld, enfin, des femmes de bonne compagnie qui ont de tout temps formé la société de madame de Beauharnais, et que sa prospérité n'a pas rendues infidèles. Vous citez là le langage de quelques femmes dont les maris soldats, devenus généraux à coups de victoire, n'ont pas eu le loisir de penser à former leur éducation littéraire; mais à toutes les époques on s'est moqué de l'ignorance et de la bêtise des bavards de salons; et ceux de l'ancien régime n'avaient pas une si bonne excuse. Les balourdises prétentieuses de madame de Marans faisaient la joie de madame de Sévigné, les absurdités du maréchal de Soubise égayaient chaque matin le petit lever de Louis XV, et, depuis des siècles, l'orthographe des gentilshommes est passée en proverbe.

—Il faut en convenir, et sur ce point votre premier consul fait tous les jours ses preuves de noblesse, reprit le comte en ricanant.