—Dites plutôt qu'ils affichent une sorte de modération pour mieux consolider leurs lois républicaines, et ramener ainsi le règne du peuple souverain. Quels étaient les coryphées de ce noble parti, les Manlius qui se pavanaient ce soir chez madame Talma.

—Le vicomte de Ségur, répondit avec malice Ellénore.

—Oh! celui-là n'est pas des leurs, et l'on ne conçoit pas sa complaisance à souffrir leur société.

—C'est sans doute qu'il la trouve spirituelle; car vous le connaissez, son ancien amour pour madame Talma, tout ce qu'il lui doit pour l'avoir protégé contre les périls les plus imminents, ne lui feraient pas supporter volontairement une conversation ennuyeuse.

—Oui, j'admire sa bonne grâce à sourire à ces fiers Spartiates, à ces héros de la liberté, qu'il voudrait voir pendus; mais je ne saurais l'imiter. La vue de ces gens-là me fait horreur.

—Vous confondez à tort, vous dis-je, les partisans de la liberté avec les chefs de la Terreur. Les premiers se sont laissé dépasser par les seconds. Voilà leur seul crime; et la plupart en ont déjà été punis par la mort. Ce triste exemple, et la fidélité de ceux qui restent attachés aux opinions qui deviennent tous les jours plus difficiles à soutenir doivent leur assurer l'estime de tous les partis.

—Oh! j'en connais un qui ne leur pardonnera jamais d'avoir démantibulé le plus doux des gouvernements pour nous mener au plus féroce.

—En ce cas, pourquoi avoir recours à eux?

—Par la même raison qu'on se sert d'un couteau qui a déjà blessé plus d'une fois, et qu'un général a recours à des espions pour surprendre l'ennemi, mais il n'en fait pas sa société; et j'avoue que je serais désolé d'être exposé à rencontrer chez vous ces messieurs de la République; cela ne m'empêche pas de rendre justice à leur esprit; celui de M. de Rheinfeld surtout m'a paru des plus piquants.

—Ah! vous le connaissez? dit Ellénore avec étonnement.