»Et comment ne le serait-on pas sous ce règne de gloire et de prospérité? L'armée est triomphante, le peuple libre, le commerce riche, les arts florissants, la noblesse en repos, la bourgeoisie en valeur, et la paix générale vient encore mêler ses douceurs à ces dons du ciel et de la volonté d'un grand homme. En vérité, il faut être voué au démon de l'opposition pour s'acharner, comme certains de vos amis, à flétrir les intentions et les moyens qui nous ont conduits à de semblables résultats; ils n'ont donc aucun souvenir, ces beaux parleurs pour médire ainsi du présent qui nous rend l'ordre, la gloire et les plaisirs!

»Oui, les plaisirs; et ce qui vous étonnera autant que moi, les mêmes que nous avions à Versailles. J'ai été invité dernièrement par madame Bonaparte à un spectacle de la Malmaison. Je n'avais assisté à aucune comédie d'amateurs depuis la représentation donnée au Petit-Trianon, en 1786. On y joua le Barbier de Séville. La reine faisait Rosine; le comte d'Artois, Figaro; le comte de Vaudreuil, Almaviva; le prince Estherazy, Bartholo; la comédie fut suivie du Tableau parlant, opéra-comique de Grétry, que lui-même était venu faire répéter à la troupe royale. La reine avait choisi le rôle d'Isabelle, madame de la Rochelambert celui de Colombine, le comte d'Artois jouait fort bien celui de Léandre, et Garat chantait Pierrot d'une manière ravissante; sa belle voix, son talent et son titre de directeur des concerts de la reine lui valaient l'honneur de chanter avec elle. La belle comtesse de Guiche et la comtesse de Polignac faisaient aussi partie de la troupe de Trianon, et c'est à leur protection que je dus d'être admis à ces soirées dramatiques qui n'avaient d'ordinaire qu'un public fort restreint, composé de la famille royale et des personnes attachées à la maison des princes. Le nom des principaux acteurs ajoutait beaucoup à l'intérêt de la pièce. D'ailleurs, on sait toujours bon gré aux grands seigneurs d'aimer l'esprit, les arts, et aux souverains de les protéger. Qui aurait jamais prévu que ces plaisirs élégants serviraient de prétexte à la rage populaire? Qui aurait dit, en voyant cette belle Marie-Antoinette, si spirituelle, si gracieuse dans les scènes avec Figaro, si naturelle, si piquante dans son charmant dépit avec son vieux tuteur, que cette femme douée de tous les agréments qui plaisent le plus aux Français, que cette belle chevelure dorée, que ce cou d'albâtre seraient bientôt… mais ne rappelons pas ces horreurs.

»Je devais garder de cette représentation royale un souvenir ineffaçable. Il me suivit dans la petite salle de la Malmaison, et lorsque, assis au parterre près de la loge du premier consul, le rideau s'est levé et que j'ai vu paraître Bourrienne en Bartholo et l'aimable Hortense en Rosine, je n'ai pu retenir un cri de surprise dont il m'a fallu donner l'explication. Cela a amené des comparaisons qui n'ont paru choquer personne.

»Je ne m'attendais pas à voir le même ouvrage joué par deux cours si différentes. Le talent dramatique d'Eugène Beauharnais et celui de sa soeur dépassent de beaucoup ceux des amateurs. Cela s'explique par les leçons qu'ils reçoivent de Talma et de Michaud à chaque nouvelle pièce que l'on monte. La mise en scène est admirable. Isabey, le fameux peintre en est chargé; il joue, de plus, les comiques à merveille. Enfin, chacun s'emploie de son mieux à ces représentations, ce qui vous prouve assez combien elles amusent le maître.

»On jouait après le Barbier les Projets de Mariage, d'Alexandre Duval. En voyant Bonaparte rire de si bon coeur à cette jolie comédie, on a cru un moment qu'il ferait grâce à l'auteur et lèverait l'interdit lancé contre son Édouard en Écosse; mais la politique a des rigueurs à nulle autre pareilles, et l'on ne peut blâmer la prudence qui évite les batailles du parterre, car c'est par le scandale des applications, par les cris des spectateurs en délire que la révolution a commencé, et qu'elle recommencerait, si on la laissait faire: tout le monde n'est pas de cet avis, à en juger par mon frère; il crie à la tyrannie, parce qu'on n'a pas permis à son ami Dup… de parodier, dans son opéra de l'Antichambre, le costume, le langage, jusqu'aux gestes habituels des chefs du gouvernement. Les particuliers se coupaient la gorge, autrefois, pour de semblables plaisanteries: je ne vois pas pourquoi on les tolérerait davantage aujourd'hui.

»Cette lettre vous sera remise par un homme qui se vante de vous devoir la vie, et dont la reconnaissance serait sans borne, si vous vouliez bien le permettre. Il a sagement pensé qu'il valait mieux être l'aide de camp d'un brave général français, que l'élégant inutile des salons de nos émigrés. Sa famille qui le blâme aujourd'hui, en sera fière dans trois ans; je réponds de son avenir, puisqu'en l'arrachant à ses assassins, vous lui avez donné le droit de vous aimer. Accueillez-le charitablement comme porteur de mon bavardage et de toutes les tendresses de ma vieille amitié.»

LETTRE DU VICOMTE DE SÉGUR A MADAME DELMER.

«Vous vous plaisez donc bien à Londres, chère madame, puisque vous y restez, lorsque rien ne s'oppose à votre retour ici, que la police veut bien laisser les honnêtes gens tranquilles, et reporter ses tendres soins sur la canaille. Combien je vous envie la possibilité de vivre ailleurs qu'à Paris! Quant à moi, le tumulte, les menaces, la prison, la guillotine, les massacres, jusqu'aux corvées de la garde nationale, rien n'a pu m'en dégoûter. Je l'aime avec tous ses défauts: son bruit, sa boue, sa badauderie; c'est pour moi une de ces maîtresses de mauvaise compagnie, qu'on n'estime pas et qu'on ne peut quitter. Cependant elle est aujourd'hui livrée à de nouvelles amours qui ne laissent aucune illusion sur sa fidélité; après s'être prostituée aux bonnets rouges, elle s'abandonne aux épaulettes, en attendant qu'elle revienne aux traitants et aux courtisans qui gouvernaient sous l'ancien régime. Ce sont des adorations, des acclamations sans fin; on dirait que les du Guesclin, les Condé, les Turenne n'ont jamais existé, qu'il ne s'est pas gagné une seule bataille avant celle de Marengo, et que les Français ne savaient pas porter l'épée avant qu'un petit Corse leur eût appris à s'en servir. Certes, il la manie fort bien, et s'il voulait s'en tenir là je serais un de ses plus ardents prôneurs. Mais il tranche du César, et si on n'y prend garde il ira droit au Néron. Déjà il ne marche plus que suivi de sa garde prétorienne, il a ses préfets de palais, ses officiers de service et une foule d'esclaves volontaires qui se disputent l'honneur de lui obéir; sa femme a des dames pour l'accompagner, et l'on a eu soin de les choisir parmi celles qui auraient pu exercer la même profession chez la feue reine.

»Les moeurs de cette nouvelle cour rappellent beaucoup celles des Romains sous l'Empire. Tout y cède à l'ambition, à l'amour des plaisirs; on n'y est point arrêté par les vieux préjugés, par les vaines considérations qui entravaient jadis les projets, les désirs coupables; on a tout simplifié. Par exemple, un homme en place aime la fille de sa femme; quoi de plus naturel? Il a besoin d'un héritier, il s'en fait un. La mère ne peut s'avouer; il faut lui assurer un sort honnête; on la fait épouser à son frère!

»On a quelques rivaux dont la gloire importune: on les fait assassiner ou juger, ce qui se ressemble beaucoup. Le mari trompé d'avance prend mal la plaisanterie: on a recours à une matrone chargée de faire les éducations des filles de la nouvelle cour, après avoir habillé l'ancienne, pour se procurer une jeune personne en plein rapport, et capable de perpétuer une famille régnante. L'épreuve réussit, et tout fait espérer dans l'avenir une guerre de bâtards digne de l'héroïsme paternel. On invente des crimes à ses amis; on fait du faste pour nos parvenus; de la religion pour les dévotes de notre faubourg; de la philosophie pour les patriotes; de l'étiquette pour les vieux courtisans; de l'égalité en paroles, de l'absolutisme en actions, et comme tout cela est recouvert d'uniformes brillants, de drapeaux de toutes les nations, et qu'en France on aime par-dessus tout les sabreurs heureux, Dieu sait où s'arrêtera leur char de victoire?… Il a bien franchi le mont Saint-Bernard, il ira sans peine des Tuileries au château de Versailles. Tout l'annonce, et je m'attends à voir renaître les sottises qui ont servi de prétexte aux massacres de la Révolution. Oui, croyez-moi, tout va ressusciter, sauf les victimes.