—Vous l'aviez ordonné, reprit-il, je ne pouvais plus servir que dans la grande armée; je tâcherai d'en être un des meilleurs officiers. Il est si facile de se distinguer quand on a pour but de vous plaire, de vous entendre dire, après quelque action d'éclat: Je ne me repens pas de lui avoir sauvé la vie.
Il fallut qu'Ellénore eût recours à toute son autorité pour empêcher Lucien de continuer sur ce ton. Sans paraître offensée des déclarations naïves, des expressions passionnées du jeune aide de camp, elle crut plus sage et de meilleur goût de le traiter comme un enfant.
—Je ne doute pas des prodiges qui doivent naître d'une reconnaissance si passionnée, dit en riant Ellénore; j'y compte même pour votre gloire et pour la mienne; mais comme tout le monde ne saurait partager notre confiance et notre vif intérêt sur ce point, je vous engage à n'en pas ennuyer mes amis. Parlez-leur de cette belle France, si longtemps livrée aux jacobins; dites-leur ce qu'on doit conclure des avis contraires qui nous parviennent et nous montrent les mêmes événements sous des aspects si différents, qu'il est impossible de découvrir le vrai à travers tant d'admiration ou tant d'ironie.
—Le vrai? rien que cela? reprit gaiement Lucien; vous n'en demandez pas davantage? Comme si le vrai d'un parti était celui d'un autre. On passe sa vie entre tous ces vrais sans savoir celui qu'il faut croire. Mon grand-père dit que Bonaparte n'en a pas pour six mois à commander en France; mon général lui assure des siècles de puissance absolue pour lui et ses descendants. Le vicomte de Cas… l'oracle des émigrés récalcitrants, leur prédit que le vainqueur de Marengo, sans cesse exposé aux machines infernales des Vendéens ou aux poignards des terroristes, succombera inévitablement à de tels ennemis. Aux yeux des royalistes, c'est un usurpateur; à ceux des républicains, un tyran; des bourgeois, un libérateur; des soldats, un dieu armé pour la gloire de la France. Faites-vous donc une juste opinion sur lui à travers tant d'arrêts contradictoires; mais qu'importe ce qu'on doit penser des gens et des choses, lorsqu'on n'y peut rien changer. Le mieux est de les accepter sans chercher à les comprendre; de fixer les regards sur un seul point afin de n'être point offusqué par les objets désagréables semés çà et là dans l'existence révolutionnaire; que ce soit pour la royauté, ou pour la liberté, il y a toujours du plaisir à se battre pour un grand général.
—C'est fort bien, dit le prince de P…; mais lorsqu'il signe sa paix avec tout le monde, il ne vous laisse plus que l'honneur de lui faire votre cour.
—Ah! je ne m'effraie pas de son repos; il aime trop la poudre à canon pour s'amuser longtemps des douceurs de la paix. Quand j'entends ses promesses, ses beaux discours sur sa résolution de maintenir la bonne intelligence entre l'Europe et nous, il me semble que je fais le serment de ne plus adorer celle…
—Grâce au ciel, les destins de la France ne dépendent pas d'une tête aussi folle que la vôtre, interrompit Ellénore, impatientée de voir Lucien tout ramener à son idée fixe. Répondez à nos questions sur ce qui se passe à Paris sans y mêler vos commentaires.
—Est-il vrai que les actrices du Vaudeville profitent des pièces en l'honneur de la paix, pour chanter le rétablissement du culte? demanda le prince de P…
—Oui, mon prince, Mimi chante avec un sourire gracieux et un désintéressement tout particulier des couplets dont voici le refrain:
Notre bonheur est accompli
Voilà le culte rétabli.