—Vous le voyez! reprit Lucien avec impatience, il n'est indifférent à aucune jolie femme. Il n'en est pas une qui ne mette avant tous les plaisirs celui de le lire ou de causer avec lui.
—Je fais bien pis, dit en souriant Ellénore; je lui prépare de nouveaux triomphes.
—Comment cela?
—En lui rapportant dans mes chiffons les manuscrits qu'il a laissés ici chez son éditeur, et qui doivent compléter son grand ouvrage sur le Génie du christianisme. Nous avons pensé qu'on n'irait pas les chercher là.
—Et si la police les saisit, s'il se trouve parmi tant de pages chrétiennes quelque chapitre trop royaliste on vous emprisonnera; mais cette idée vous charme, dit Lucien avec dépit; souffrir pour le poëte de Dieu! quel honneur!
—C'est notre travers à nous autres femmes, d'aimer à nous compromettre pour le talent persécuté.
—Eh bien, l'on vous ménage plus d'un plaisir, reprit M. de la Menneraye, car on parle de la destitution et même de l'exil de plusieurs tribuns récalcitrants à la tête desquels est M. de Rheinfeld.
A ces mots, Ellénore rougit, et n'entendit plus rien de la conversation qui s'établit sur la vaine opposition de nos plus grands orateurs, sur le pouvoir illimité de Bonaparte, sur cette éloquence dénigrante, soupçonneuse qui faisait dire à la marquise de Coigny «à force de taquiner ce brave Bonaparte, ils en feront un tyran malgré lui.»
Le même nom qui venait de plonger Ellénore dans une si profonde rêverie, l'en sortit tout à coup.
—Heureusement pour M. de Rheinfeld, reprit Lucien, le voilà obligé de s'absenter de Paris quelque temps et de faire trêve à ses discours pour se consacrer tout entier à consoler l'illustre veuve.