Il faut avoir passé par de semblables épreuves pour savoir tout ce que l'inquiétude peut faire des plus petites circonstances, des actions les plus insignifiantes. D'abord Adolphe s'appliqua à deviner quelles étaient les fenêtres de la chambre d'Ellénore; car si le châlet était vu du château, on voyait ce dernier en entier du balcon de l'ermitage suisse. Il remarqua deux persiennes ouvertes, lorsque toutes les autres étaient encore fermées.
—C'est là, pensa-t-il.
Et plusieurs mouvements dans la maison, même à l'extérieur, le confirmèrent dans cette idée; le garçon jardinier, qu'il avait déjà vu s'étant joint à un autre, ratissait, en causant, la terrasse près du château. Un domestique vint les faire taire et leur dire d'aller travailler plus loin. Peu de temps après, les deux fenêtres s'ouvrirent brusquement.
—Ah mon Dieu! elle se trouve mal! s'écria Adolphe.
Et il se précipitait déjà vers le château, quand la crainte de l'effet que pourrait produire son apparition le retint; augmentant son effroi par la manière dont il interprétait les plus petites circonstances, il commençait à perdre courage, lorsque madame Delmer lui apparut au bout d'une allée. Il rentra aussitôt dans le châlet, de peur que, fidèle à sa résolution de ne pas le recevoir, elle ne s'enfuit en l'apercevant.
En effet, à peine a-t-elle franchi la porte du châlet, qu'indignée de la ruse d'Adolphe, elle veut retourner sur ses pas; mais il la retient, il invoque sa pitié; il la supplie en termes si touchants de le rassurer sur l'état d'Ellénore, que madame Delmer, sans se laisser attendrir, cède à la crainte de quelque extravagance de la part de M. de Rheinfeld.
—Après l'avoir mise si près de la mort, il ne vous manquait plus que de venir lui porter le dernier coup, dit-elle avec dureté; au nom du ciel! ne détruisez pas par votre présence le peu de calme indispensable à sa résurrection.
—Ah! le ciel que j'invoque aussi connaît le sentiment qui m'amène, et, plus juste que vous, il m'a laissé parvenir jusqu'ici pour y offrir toutes les preuves d'un dévouement sans bornes.
—Vous! sacrifier au bonheur d'Ellénore vos intérêts, vos opinions, vos liens? C'est impossible. Vous ne vous appartenez plus, la France réclame vos talents, madame de Seldorf restera éternellement maîtresse de votre esprit; et votre coeur faible, indécis, passionné par accès, mais froid par nature, ne sera jamais assez fort pour triompher de votre caractère. Vous pleurez, je le vois, et vos larmes sont sincères; mais vous en répandriez bientôt de plus amères, si, cédant au sentiment généreux qui vous amène, je vous laissais abuser Ellénore sur le sort qui vous attend tous deux. Non, vous ne pouvez sans crime lui promettre une félicité qu'il ne dépend pas de vous de lui donner. C'est pour lui avoir laissé entrevoir cette existence idéale que vous l'avez précipitée dans l'état où elle est; respectez sa souffrance.
—Mais que puis-je, ô mon Dieu! pour la rendre à la vie, pour l'empêcher de me haïr?