—Je le pense; car avec ce visage-là elle serait remarquée de tout le monde. Enfin, comment la nommez-vous?
—Madame Mansley.
—Quoi, c'est là cette madame Mansley qui a enlevé le marquis de Savernon à la princesse de V…, après s'être fait enlever elle-même par deux amants? Ah! vraiment, je ne l'aurais pas deviné, à voir l'air respectueux que vous aviez en lui parlant. Passons de l'autre côté, je ne me soucie pas de me montrer en si mauvaise compagnie.
Ces mots, dits assez haut pour être entendus d'Ellénore, vinrent frapper son coeur. Il lui sembla sentir le froid glacé de la lame d'un poignard; la pâleur de la mort couvrit son visage, et il lui fallut un courage surnaturel pour ne pas succomber à sa souffrance. Appuyée sur la colonne derrière laquelle elle se tenait, elle ne s'aperçut pas que le comte de N… l'avait quittée pour suivre sa belle médisante. L'indignation, la honte la dominaient à un tel point, qu'elle ne pensait qu'à sortir le plus tôt possible de ce lieu, où la poursuivaient la calomnie et l'insulte, lorsqu'une voix douce et sonore vint la tirer de sa cruelle préoccupation.
C'était celle de M. de Rheinfeld. Sans adresser à Ellénore une seule parole qui pût lui faire soupçonner qu'il savait ce qu'elle souffrait, elle ne douta pas un moment qu'il n'eût vu ou deviné la démarche ou les mots outrageants qui la plongeaient dans un trouble insurmontable; elle lui sut gré de lui témoigner un intérêt si vif à l'instant où elle se croyait sans défense contre la méchanceté des indifférents; et, bien qu'elle ne lui répondit que par les lieux communs d'une politesse ordinaire, Adolphe sentit, à l'accent pénétré qui accompagnait ces phrases banales, qu'il avait été compris.
Il y a parfois si peu de choses dans ce qu'on se dit, et tant dans ce qu'on ne se dit pas, que le vrai langage des gens du monde est tout entier dans les inflexions; aussi le souvenir de cette voix émue, animant une réponse insignifiante, fit-il rêver longtemps M. de Rheinfeld.
Au moment où il saluait madame Mansley pour aller conduire la baronne de Seldorf jusqu'à sa voiture, M. de Savernon venait prévenir Ellénore que la sienne était avancée. Il parut surpris de la trouver en conversation avec un homme qu'il faisait profession de détester, et ne put s'empêcher de lui dire, quand ils furent seuls:
—Je suis fâché qu'on vous voie parler à cet enragé républicain… Quand vous le rencontrez chez la marquise de Condorcet, ou chez madame Talma, je conçois qu'en considération des services qu'elles vous ont rendus vous traitiez leurs amis avec plus d'égards qu'ils n'en méritent; mais dans un lieu public, là où vous ne pouvez expliquer les motifs de semblables relations, vous pourriez vous en éviter la honte.
—Je ne rougirai jamais, dit Ellénore avec véhémence, des politesses d'une personne bien élevée, dont les opinions peuvent différer de celles que vous professez, mais dont les manières et le ton sont semblables aux vôtres; ce sont les impertinences de vos ci-devant grandes dames qui blessent tout ce qu'il y a de nobles sentiments dans mon âme, et jusqu'à ma conscience; car j'ai la certitude de valoir mieux qu'elles, et supporter leur mépris est un supplice avilissant auquel je ne saurais me résigner, je vous en préviens. Le monde est en droit de me mal juger, c'est vrai, mais j'ai aussi le droit de le fuir; et je suis décidée à me soustraire à ses insultes.
Cette violente sortie amena tout naturellement le récit de l'injure, de l'humiliation qui venait d'accabler la malheureuse Ellénore. En vain, M. de Savernon jura de la venger; en vain, il témoigna, par son indignation, sa douleur, le regret de livrer ainsi l'être qui'il aimait le plus au monde, aux dédains de la société, à la méchanceté des envieux, à celle des femmes galantes, la plus féroce de toutes; en vain, il lui répéta ce que peut inspirer l'amour le plus dévoué, le plus passionné. Rien ne put apaiser la révolte de cette âme si fière, ni consoler l'esprit si juste d'Ellénore; car elle se condamnait d'avance aux arrêts, dont elle avait pour ainsi dire autorisé l'injustice.