—Eh! voilà à quelle calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, dès qu'on a le courage d'attacher son nom à des écrits républicains! s'écriait tout le monde, excepté Ellénore.
Son silence fut remarqué; madame de Condorcet lui demanda si elle avait lu le dernier ouvrage d'Adolphe.
Cette question la troubla à tel point qu'elle se résigna à mentir plutôt que d'être obligée de donner son avis sur les opinions et le style de M. de Rheinfeld; elle dit ne l'avoir pas encore lu, et son trouble augmenta en voyant sur plusieurs visages qu'on ne la croyait pas.
C'est une bonne fortune pour les bavards que de trouver une personne ignorante de la chose à la mode, de celle que chacun sait; ils se croient le droit de la lui raconter, et madame Mansley ne gagna rien à sa ruse; il lui fallut subir cinquante citations de pages qu'elle savait par coeur, et dire ce qu'elle en pensait. Impatientée de se voir ainsi déconcertée dans son mutisme, elle se laissait aller à la critique de plusieurs phrases du livre qu'on lui citait, lorsque l'auteur entra.
—Ma foi, défendez-vous vous-même, dit Garat l'oncle, ainsi qu'on l'appelait; vous êtes bien assez fort pour cela.
—Et contre qui faut-il m'armer? demanda Adolphe.
—Contre madame! répondit Garat en montrant Ellénore.
—Est-ce bien vrai? reprit Adolphe en s'adressant à elle d'un ton où le reproche se mêlait à la surprise.
C'était mettre à l'épreuve le courage de madame Mansley, et il ne la trahissait jamais. Elle soutint bravement le paradoxe qu'elle avait adopté, mettant sur le compte de ses opinions monarchiques constitutionnelles, les raisons bonnes ou mauvaises qu'elle opposait à l'écrit républicain; et se retranchant pour ainsi dire dans son injustice et sa mauvaise foi, pour se soustraire à l'empire que cet homme d'un esprit supérieur exerçait sur le sien.
Elle ignorait qu'en sortant de la vérité on va toujours plus loin qu'on ne veut dans la ruse.