—Ah! mon Dieu! s'écria Ellénore avec un accent qui rappelait le temps de la Terreur.

—Tranquillisez-vous, dit M. de Rheinfeld, les combats ont cessé, grâce à une proclamation du général Augereau, qui engage ses soldats à ne pas sauter sur les petits collets noirs qu'ils rencontrent dans les rues; malgré cet avertissement, si vous avez, mesdames, quelque ami qui, par goût ou par opinion, ait adopté le costume des Chouans, l'habit gris orné d'un collet de velours noir, conseillez-lui de ne le porter que dans sa chambre; car la vue de ce charmant négligé met en fureur tous ceux qui ont fait la guerre de la Vendée; et comme ces braves enragés accusent le gouvernement de ne pas assez fusiller de bas Bretons, ils se font justice eux-mêmes. C'est ce qu'ils ont tenté aujourd'hui en s'amusant d'abord simplement à couper les collets noirs qui voulaient bien se laisser tailler en pièces; mais plusieurs s'étant révoltés contre cette plaisanterie militaire, il en est résulté des combats à outrance. La garde nationale, la police s'en sont mêlées, et l'on est en ce moment à la poursuite des malheureux Chouans réfugiés à Paris; pourtant ceux qui viennent ici pour échapper aux horreurs de la guerre civile devraient y être protégés; mais on prétend qu'ils conspirent. C'est le mot à la mode; et comme en France la mode a toujours raison, si folle qu'elle soit, loin de la contrarier, il faut se ranger pour la laisser passer.

A toute autre époque, une semblable nouvelle aurait jeté l'effroi parmi tous les invités d'un salon. Chacun n'aurait pensé qu'à se ménager une retraite sûre, à éviter les rues où l'on se battait, les gens qu'on poursuivait; mais depuis les atroces épreuves subies sous le règne de l'échafaud, on était difficile en terreur, et le meurtre de quelques inconnus n'avait plus la puissance d'interrompre les plaisirs d'une société bien choisie. Aussi, après quelques réflexions banales sur les troubles partiels qui sont la suite inévitable des grandes révolutions, les amis de madame Delmer revinrent-ils paisiblement à la causerie littéraire et coquette qui avait suivi la lecture du drame. On parla de sa première représentation, qui devait avoir lieu au théâtre de Louvois, où mademoiselle Raucourt avait rassemblé les débris de l'ancienne Comédie française. Saint-Phal, Naudet devaient remplir les premiers rôles, et l'auteur avait insisté pour qu'il lui fût permis d'en confier un petit à un jeune acteur comique dont il aimait l'esprit et la vivacité. Cet acteur, qui jouait la comédie pour apprendre à la faire, méditait déjà le succès de la Petite ville: c'était le joyeux Picard.

Après avoir employé tout son esprit à prédire à l'auteur un triomphe que l'on n'espérait pas, chacun se retira.

En rentrant chez elle, madame Mansley vit sa femme de chambre venir au-devant d'elle, l'oeil hagard, la pâleur sur le visage et les lèvres si tremblantes qu'il n'en pouvait sortir aucune parole.

—Oh! mon Dieu! qu'est-il arrivé? demanda Ellénore effrayée.

—Rien… rien, madame, répond mademoiselle Rosalie en faisant signe à sa maîtresse qu'elle ne peut parler devant le domestique qui l'accompagne.

Alors Ellénore envoie Germain se coucher et se dispose à passer par son salon pour entrer dans sa chambre, mais Rosalie l'arrête:

—Madame va peut-être me gronder, dit-elle, pourtant il n'y avait pas moyen de faire autrement, ils l'auraient tué le malheureux…

—Tué!… qui?