—Mais je n'ose trop vous l'avouer, répondit Ellénore; il est, je crois, un des amis que vous préférez!…
—Oh! vous pouvez dire le plus cher… car il est si aimable!…
—Alors, je suis forcé de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellénore.
—Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je sais l'effet qu'Adolphe produit à la première vue, sa grande taille un peu dégingandée, sa figure pâle, ses cheveux d'étudiant de Gottingen, ses bésicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en exécration. J'ai éprouvé cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirez l'influence de son esprit, de sa grâce irrésistible, et vous le trouverez ravissant en dépit de tout ce qu'il a de désagréable.
—Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on ne peut aimer qu'avec passion celui qui déplaît?
—Aussi l'aime-t-on passionnément. Demandez à madame de Seldorf?
—Quoi! cette femme entourée de tant d'adorations? à qui sa célébrité tient lieu de beauté? Cette femme dont m'a tant parlé le comte de Narbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le délaisserait pour ce monsieur-là?… C'est difficile à croire.
—Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre étonnement; nous sommes, nous autres Françaises, les seules femmes du monde chez qui l'amour s'introduit par les oreilles plutôt que par les yeux. En Angleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tiré à quatre épingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucune chance de plaire. En Espagne, pour être aimé, il faut être noble. En Italie, il faut être beau. En Allemagne, il faut être riche. En France seulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.
—Je regrette moins de n'être point Française, car mon culte pour l'esprit ne saurait aller si loin.
En ce moment Chénier interrompit sa conversation pour demander à madame Talma si elle ne consentirait pas à venir le lendemain soir à la reprise de Charles IX.