—Je viens vous enlever de force, dit un matin madame Delmer à Ellénore. Garat dîne chez moi avec madame de Valbonne; ils nous chanteront ce soir le beau duo d'Armide, et quelques morceaux italiens, cela nous délassera de nos conversations politiques, qui dégénèrent trop souvent en querelles. On laissera en repos le nouvel ouvrage de madame de Staël, dont les critiques amères commencent à me fatiguer.
—Quoi! dit Ellénore, ce livre sur l'Influence des passions, qui, selon l'avis de M. de Talleyrand, serait bien plus amusant si, au lieu d'analyser les nôtres, l'auteur avait raconté les siennes?
—Oui, c'est ainsi qu'en parle un ami de l'auteur, celui qui lui doit d'être aujourd'hui ministre. Jugez de ce qu'en disent les indifférents! Heureusement tous ces bons mots, plus ou moins perfides, n'empêchent pas madame de Staël d'être la femme la meilleure et la plus spirituelle du siècle.
—Vous n'aurez donc chez vous que des amateurs de musique? demanda madame Mansley avant de s'engager.
—Je l'espère, car j'ai supplié mes charmants bavards de ne pas venir.
—Ils aiment un peu à vous contrarier, et vous êtes si bonne, qu'ils n'ont pas à craindre votre colère.
—Vous vous trompez, je suis sans pitié pour ces beaux parleurs qui, n'aimant pas la musique, empêchent les amateurs d'en jouir; pour ces grandes coquettes de salon, qui ont si peur de manquer leur entrée (comme on dit en style de coulisse), qu'elles ont soin d'arriver au beau milieu du morceau le plus important, et de déranger vingt personnes avant de parvenir à la place qu'un homme poli leur cède, ce qui met au supplice les chanteurs et la maîtresse de la maison. Je trouve fort simple qu'on ne soit pas sensible à la musique; mais pourquoi afficher les goûts qu'on n'a point? pourquoi s'obstiner à venir s'ennuyer de ce qui ravit les mélomanes, ou refroidir par une admiration feinte les élans d'un enthousiasme vrai? Dans l'espoir d'éviter cet inconvénient, j'ai divisé ma société: mes discuteurs, mes Célimènes, mes incroyables ont leur jour; mes amateurs, mes artistes en ont un autre; mes poëtes, mes auteurs sont de chaque réunion, car pour ceux-là tout est profit: la beauté, les travers, les talents, les ridicules leur fournissent également des images et des idées.
—Ainsi, vous me rangez parmi vos amateurs; j'en suis très-flattée, et je vous promets d'arriver si discrètement que Garat lui-même ne saura pas que je suis là pour l'applaudir, répondit Ellénore, rassurée sur la crainte de rencontrer ce jour-là M. de Rheinfeld chez madame Delmer, tant il lui semblait qu'il devait être compris parmi les discuteurs.
Elle s'abusait; ce fut la première personne qu'elle aperçut en entrant dans le salon de musique: il était debout derrière le piano, appuyé sur une des consoles qui séparaient les fenêtres, et placé tellement en face de la porte du salon, qu'on ne pouvait y entrer sans être aperçu de lui.
Ellénore se sentit rougir à son aspect; et dans le dépit de ne pouvoir surmonter son émotion, elle résolut de détourner si bien ses regards de l'endroit où se trouvait Adolphe, qu'elle ne pût jamais rencontrer les siens.