Un démenti aussi formel amena une discussion très-vive dans laquelle
Adolphe laissa trop apercevoir son estime passionnée pour madame
Mansley.
—Ah! mon Dieu! quel beau plaidoyer! s'écria madame de Seldorf d'un ton ironique; je ne vous savais pas si bien au courant de toutes les vertus de cette jolie femme.
—Il n'est pas nécessaire de la connaître beaucoup pour la savoir incapable d'une action flétrissante. Quant à moi, qui n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez elle, je ne m'en crois pas moins le droit de la défendre contre des suppositions absurdes, car j'ai appris de ses amis à l'honorer.
—Et de ses amants à l'aimer, interrompit madame de Seldorf; cela est tout naturel, ajouta-t-elle avec un rire forcé.
—Vous aussi! dit avec surprise M. de Rheinberg.
—Ah! ne pensez pas que je me joigne aux méchants qui s'acharnent à cette pauvre femme, reprit vivement la baronne, poussée par un sentiment généreux qui l'emportait sur une impression pénible. Je sais mieux que personne comment le monde juge ce qu'il ne comprend pas, et combien il est difficile de le ramener à la vérité lorsqu'il s'est commodément établi dans une erreur. Il déteste tout ce qui le dérange, et malheur au talent, à la passion ou à la supériorité originale qui dépasse les limites de son admiration routinière; il les punit de leur audace en la calomniant. Aussi suis-je toujours tentée de prendre le parti des victimes de sa sévérité. D'ailleurs, les amis distingués dont madame Mansley est entourée, prouvent assez pour son mérite, et je crois qu'on ne parle si mal d'elle que par envie.
Madame de Seldorf dit cette dernière phrase en regardant Adolphe de manière à lui traduire le mot envie par celui de jalousie. Il la devina et faillit se trahir par l'expression trop vive d'une reconnaissance qui avait plus pour objet la bonté, l'esprit loyal de madame de Seldorf, que son dépit flatteur.
Elle paraissait rassurée; mais sa pensée ne l'était pas, et après avoir attiédi l'admiration d'Adolphe pour Ellénore, en en professant une plus exaltée encore, elle fit tomber la conversation sur le malheur d'avoir été abandonnée par un homme que madame Mansley croyait de son devoir d'aimer, et elle partit de là pour peindre les tortures attachées à l'état du dernier qui aime.
—Qu'il est dévorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait éprouver! dit-elle. Le premier instant où ces caractères, qui tant de fois avaient tracé les serments les plus sacrés de l'amour, gravent en traits d'airain que vous avez cessé d'être aimé; lorsque cette voix, dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient à votre âme ébranlée et semblaient rendre présents encore les plus doux souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans émotion, sans être brisée, sans trahir un mouvement du coeur, oh! pendant longtemps encore la passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cessé d'intéresser l'objet de sa tendresse, que des coeurs qui se sont compris ne sauraient cesser de s'entendre; et rien ne peut faire renaître l'entraînement dont une autre a le secret; vous savez qu'il est heureux loin de vous par l'objet qui vous rappelle le moins; les traits de sympathie sont restés en vous seule; leur rapport est anéanti, il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvelait vos souvenirs, et dont les discours les rendaient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimé, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste. Le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher. On n'attire pas la pitié par aucun malheur apparent; seul, en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer? Mais, dans cette situation, le secours même de cet acte terrible est privé de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir d'intéresser après soi, cette immortalité si nécessaire aux âmes sensibles est ravie à celle qui n'espère plus de regrets!
Dans ces accès d'éloquence, madame de Seldorf était bien sûre de ne pas être interrompue. Elle parlait avec tant de feu; elle appliquait si bien les généralités à des intérêts particuliers, qu'on se laissait entraîner à penser comme elle. Adolphe seul osait souvent la contredire, comme on excite un noble coursier pour redoubler son ardeur; mais cette fois, terrifié par le tableau qu'elle venait de mettre sous ses yeux, par cette menace déchirante du supplice qu'elle subirait s'il persistait dans son amour pour Ellénore, il se jura d'en triompher.